Aux Belles Poules : fascinante visite d’une ancienne maison close de Paris


Le lieu dont je vais vous parler aujourd’hui, Aux Belles Poules, une ancienne maison close parisienne, a vécu une renaissance étonnante. Tout commence il y a 8 ans, dans le 2e arrondissement de Paris. Caroline Senot prospecte avec son père, gérant d’une entreprise d’informatique, pour trouver des locaux. Ils dénichent alors alors un rez-de-chaussée qui leur convient parfaitement, au n°32 de la rue Blondel.

Le bâtiment est fonctionnel, à deux pas du métro Strasbourg Saint-Denis, et répond à leurs besoins, tant et si bien qu’ils décident de se porter acquéreurs…

L'entrée de l'ancienne maison close Aux Belles Poules, rue Blondel
L’entrée de l’ancienne maison close Aux Belles Poules, rue Blondel

Des fresques cachées aux regards

On les prévient simplement que le lieu est inscrit à l’inventaire supplémentaire des bâtiments de France depuis 1997… et une banale annexe du contrat mentionne l’existence de fresques qui recouvriraient entièrement la salle, en leur rappelant qu’ils ne peuvent pas se retourner contre le vendeur à leur sujet.

Les fresques, ils ne les voient pas car les locaux ont été soigneusement aménagés, les murs recouverts de panneaux de bois qui n’en laissent rien paraître.

Seule l’entrée et le sol des toilettes révèlent de jolies mosaïques. Caroline ne le sait pas encore… mais cet endroit va changer sa vie.

Comme elle le découvrira plus tard, la curiosité piquée par ses découvertes, la jeune femme de la mosaïque représente une prostituée : elle est symbolisée par une chevelure d’un roux flamboyant, peut-être une référence à l’époque où, en 1254, le roi Saint-Louis avait obligé les prostituées à se teindre les cheveux en roux pour qu’elles ne soient pas confondues avec les femmes considérées comme vertueuses. L’inconnue du couloir dénude un sein et tient à la main un éventail…

Femme à l'éventail - Aux Belles Poules, Paris
Femme à l’éventail – Aux Belles Poules, Paris

Quant à la mosaïque sur le sol des toilettes, elle représente une créature à visage humain… dans le corps d’une poule.

Les toilettes - Aux Belles Poules, rue Blondel
Les toilettes – Aux Belles Poules, rue Blondel

2014. Le père de Caroline prend sa retraite et vend son entreprise. Quant à elle, elle le reconnaît, l’informatique ne la passionne pas et elle cherche une idée de reconversion. Le souvenir des fresques mentionnées lors de l’achat des locaux resurgit alors dans sa mémoire. Et si elle retirait les panneaux de bois pour découvrir ce qui se cache derrière, maintenant que plus personne ne travaille ici ?

Petit à petit, les panneaux de bois disparaissent… et dévoilent des fresques coquines sur céramique, des miroirs, des techniques de vitrail…

Fresque érotique - Aux Belles Poules
Fresque érotique – Aux Belles Poules

Caroline Senot avance de surprise en surprise, effeuillant la pièce mètre par mètre, mettant à nu le passé étonnant du lieu, une ancienne maison close… jusqu’à son nom, « Aux Belles Poules ».

Avant Aux Belles Poules, une histoire de la prostitution

Voilà qui explique la poule ornant le sol des toilettes, la jeune femme dénudée en mosaïque qui en marque l’entrée… Caroline se lance alors dans le projet fou de restaurer la grande salle pour lui rendre son identité originelle… et d’y organiser des événements, tout en faisant découvrir aux visiteurs ce pan méconnu de l’histoire de Paris.

Il faut s’entourer de spécialistes pour réparer sans abîmer, déplacer toute la tuyauterie de l’immeuble que l’on a jugé bon de faire passer ici, équiper les locaux de tout le confort moderne (climatisation, écran de projection) tout en recréant un plafond avec des miroirs, le plafond d’origine ayant été trop endommagé.

Et puis, Caroline plonge à la rencontre de l’histoire d’Aux Belles Poules, l’une des maisons closes qui peuplaient les rues parisiennes jusqu’au milieu du 20e siècle. Et avec elle, on remonte le temps pour saisir quelques temps forts de la grande histoire de la prostitution au fil des siècles…

Aux Belles Poules et son plafond miroir
Aux Belles Poules et son plafond miroir

Le service de la déesse Ishtar

L’anecdote a été rapportée par l’historien Hérodote. A Babylone, des activités de « prostitution sacrée » avaient lieu dans le temple dédié à la déesse Ishtar… et ce dernier était même au cœur d’un rite sexuel initiatique : toute jeune femme devait s’y rendre, s’y installer… et attendre d’être choisie par un homme étranger, avec qui elle devait avoir une relation sexuelle. C’est seulement alors qu’elle pouvait quitter le temple et aller se marier, ayant payé son tribut à la déesse.

Evidemment, les jeunes femmes les moins gâtées par la nature pouvaient rester un bon moment dans le temple à attendre celui qui allait les libérer !

Le lupanar de Pompéi

A Pompéi, on a retrouvé la trace d’un ancien bordel avec des fresques érotiques montrant l’éventail des « prestations » proposées, et des inscriptions qui ne laissent aucun doute sur la fonction de l’endroit.

On l’appelle le « lupanar », la « tanière du loup » : certains avancent l’idée que le nom vient des cris que poussaient les prostituées pour attirer les clients, hurlant comme des louves…

Fresque dans le lupanar de Pompei
Fresque dans le lupanar de Pompei

La prostitution, tour à tour tolérée et bannie

Au fil des siècles, la prostitution est tour à tour tolérée et encadrée… ou bannie.

Parfois, on considère (même dans la religion) que la prostitution est nécessaire à la société : elle protège la vertu des gens de bonne famille… et mieux vaut que Monsieur aille voir une prostituée plutôt qu’il se livre avec sa femme à des actes considérés comme des péchés.

Parfois, on déplore au contraire ses conséquences.

Par exemple, Saint-Louis ordonne en 1254 l’expulsion des prostituées hors de la ville, on les parque « au bord des villes » ce qui aurait contribué à la naissance du terme de « bordel ». Deux ans plus tard, retour en arrière : les prostituées sont autorisées à réintégrer les villes, dans des lieux bien définis, dans des rues bien circonscrites. C’est ainsi que naissent certains quartiers de prostitution.

A Versailles, à la cour, la prostitution va bon train à certaines époques… y compris dans les bois autour du château ! Il en résulte de vraies conséquences sanitaires : les maladies vénériennes se répandent, les ouvriers du château eux-mêmes en sont victimes ce qui retarde les travaux… et le Roi furieux ordonne en 1684 la répression de la prostitution. Celle-ci se fait alors clandestine, dans des hôtels particuliers signalés par une branche de laurier au-dessus de la porte.

Vous connaissez sûrement la chanson pour enfants « Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés », composée par Madame de Pompadour. Elle fait précisément référence aux maisons closes !

Une autre fresque sur céramique dans la salle - Aux Belles Poules
Une autre fresque sur céramique dans la salle – Aux Belles Poules

Au 19e siècle, en France, sous l’impulsion de Napoléon, on décide de réglementer la prostitution : elle pourra s’exercer dans des lieux clos, des « maisons de tolérance » où les filles devront se plier à une visite sanitaire tous les 15 jours pour détecter les maladies vénériennes. On les appelle les « filles à numéro », une référence au numéro de rue des maisons closes, souvent inscrit en gros au-dessus de l’entrée… par opposition avec les « filles à carte » qui travaillent à leur compte, et les « insoumises » qui se prostituent clandestinement.

Quant à la « cocotte » (de la cocotte aux poules, il n’y a qu’un pas !), c’est la prostituée de luxe à qui l’on reproche souvent de ruiner ses amants…

Maisons closes célèbres à Paris

Dans le Paris du 19e siècle, on répertorie environ 170 maisons de passe. Caroline Senot nous explique que l’on pouvait reconnaître une maison close à trois éléments :

  • La lumière, toujours allumée pour signaler l’entrée. On en retrouve la trace très tôt dans l’histoire puisque déjà, à Rome, autour du Ier-IVe siècle, on signalait les maisons closes par des bougies allumées aux heures d’ouverture.
  • La grille, à l’entrée, qui permet à la tenancière du bordel de contrôler les clients qui se présentent et souhaitent accéder au lieu.
  • Le numéro de la rue, écrit bien plus gros que celui des habitations voisines.
Le 32 rue Blondel à Paris
Le 32 rue Blondel à Paris

Il est également de tradition de ne pas manipuler l’argent à l’intérieur d’une maison close. C’est aussi un moyen pour les tenancières de maintenir le contrôle sur les filles. Les clients échangent leur argent contre des jetons à l’entrée, se servent de ces jetons pour payer les services des filles… et c’est la tenancière qui fait office « d’agent de change » pour les rémunérer. Une pratique déjà en vigueur dans la Rome antique.

La rémunération se retrouve souvent engloutie dans les frais demandés. Aux Belles Poules, on travaille de 15h à 4h du matin, comme dans bien des maisons closes de Paris… et forcément, ça ne laisse que peu de temps pour vaquer à ses occupations personnelles, aller acheter ce dont on a besoin. Alors souvent, les tenancières s’occupent de fournir aux filles le savon, le parfum, les autres produits dont elles veulent bénéficier… à des tarifs supérieurs à ceux du marché.

L’adresse des maisons de tolérance circule sous le manteau dans des guides, comme le « Guide rose », un répertoire clandestin des bordels avec leurs « spécialités » et leurs tarifs. Evidemment, tous n’ont pas la même clientèle et la même réputation.

Certaines maisons se distinguent par des décors grandioses, comme le Chabanais (12 rue Chabanais, il n’en reste rien aujourd’hui), fréquenté par tout le gratin dont le futur Roi Edward VII, Toulouse-Lautrec, Cary Grant ou encore Humphrey Bogart.

On y trouvait un hall d’entrée en forme de grotte, et des chambres à thème (Japonais, Louis XVI, etc). Le Chabanais était même un passage obligé, lors de la réception par le gouvernement d’invités de marque venant de l’étranger. C’est là le double rôle ambigu des bordels : lieu de plaisir, où les pères emmenaient parfois leur fils afin qu’il perde sa virginité… mais aussi lieu où l’on concluait des affaires.

Hall d'entrée du Chabanais
Hall d’entrée du Chabanais – Source : Nicole Canet, Au Bonheur du Jour

Au Chabanais, Edward VII possédait une « chaise de volupté » qui l’aidait à adopter les positions les plus créatives permises par son imagination, ainsi qu’une baignoire où l’on versait du champagne. Elle a été achetée une petite fortune (110500 francs de l’époque) après la fermeture du Chabanais… puis acquise par Salvador Dali.

D’autres bordels affichaient une réputation de luxe, comme le One-Two-Two, ouvert par une ancienne du Chabanais (situé au 122 Rue de Provence, on avait simplement traduit en anglais le numéro de la rue, facile à mémoriser pour la clientèle étrangère et qui prenait des airs de « message secret » pour les Français). 22 chambres, 40 à 60 prostituées employées, jusqu’à 300 clients par jour. Les filles devaient effectuer 4 passes par jour, 2 passes le dimanche.

Là encore, beaucoup de clients célèbres sont venus au One-Two-Two, qui possédait un restaurant où les filles servaient nues. Tino Rossi, Jean Gabin, Edith Piaf ou encore Mistinguett y sont passés.

Marcel Jamet, patron du One-Two-Two, avec deux employées du bordel
Marcel Jamet, patron du One-Two-Two, avec deux employées du bordel

Complétant ces deux maisons closes, on peut citer Le Sphinx (Paris rive gauche, 31 Boulevard Edgar-Quinet). C’était plus un « bar à hôtesses » qu’un bordel, même si l’endroit possédait des chambres décorées dans un style égyptien : il y avait un bar et la quinzaine de filles qui y travaillaient étaient libres d’accepter la prostitution ou non.

Aux Belles Poules : histoire d’une maison de tolérance à Paris

A côté des maisons closes de luxe où se pressent les gens fortunés et célèbres, il existait aussi des hôtels de passe miteux, les « maisons d’abattage » (je crois que le nom parle de lui-même !). Là où les filles du One-Two-Two réalisaient 4 passes par jour, on y effectuait au contraire jusqu’à 70 passes par fille et par jour (au « Fourcy », par exemple, l’une des plus grosses maisons d’abattage, où la passe coûtait 5.5 francs).

Et puis, il y avait des maisons de tolérance de moyenne gamme, comme Aux Belles Poules, où travaillaient 20 à 30 filles. Elles devaient réaliser deux passes par jour, trois le dimanche… et la passe était facturée 30 francs (hors pourboires).

Décoration actuelle de la salle - Aux Belles Poules, Paris
Décoration actuelle de la salle – Aux Belles Poules, Paris

L’établissement était connu pour ses spectacles érotiques, où les filles tentaient de récupérer les jetons des clients avec leurs parties intimes. Ces scènes ont été décrites par plusieurs écrivains, comme Henri Calet en 1935, et Pierre Deveaux en 1940.

On y réalisait aussi des tableaux vivants, le champagne (ou plus vraisemblablement le crémant) coulait à flots dans la grande salle… puis les clients empruntaient un escalier Art Déco pour rejoindre les chambres, dans les étages.

Aux Belles Poules a ouvert en 1920 et connu ses heures de gloire à cette époque. C’est en 1921 que les fresques de la grande salle ont été réalisées… et en 1925, le propriétaire a doublé le nombre de chambres de l’établissement en rachetant l’hôtel garni du 34, rue Blondel. L’endroit a été fréquenté par Henry Miller et Anaïs Nin.

Si l’escalier subsiste, plus rien ne reste des chambres, aujourd’hui appartements d’habitation tout à fait ordinaires.

La fin des maisons closes et le destin d’Aux Belles Poules

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, beaucoup de bordels parisiens (dont Aux Belles Poules) sont réquisitionnés par l’armée allemande. Au lendemain de la guerre, évidemment, on soupçonne lourdement les tenanciers de collaboration avec l’ennemi ce qui crée un climat malsain autour des maisons closes.

Dans ce contexte, Marthe Richard, une ancienne prostituée « rangée » et veuve de guerre, décide de militer en faveur de la fermeture des maisons closes : pour elle, c’est une forme d’organisation de la débauche par la société, qui profite à la mafia. Ça débouche sur la promulgation d’une loi, la « loi Marthe-Richard »… et sur la fermeture de 195 maisons closes à Paris, dont le Chabanais, le One-Two-Two et le Sphinx… On surnomme Marthe Richard la « Veuve qui clôt », jeu de mots piquant…

La prostitution continuera d’exister mais elle n’a plus le droit d’être organisée comme elle l’était auparavant.

Et Aux Belles Poules alors ? Pendant que l’on détruit et démantèle tous les bordels de Paris, l’endroit fait de la résistance. On décide finalement de le réquisitionner pour y créer des logements étudiants. La tenancière de l’époque s’accrochera jusqu’en 1948 à son établissement… avant de céder.

Aux Belles Poules, rue Blondel à Paris
Aux Belles Poules, rue Blondel à Paris

Les locaux abritent ensuite un bar, puis un grossiste … et c’est peut-être l’ensemble de ces activités commerçantes qui ont permis aux fresques de perdurer, dissimulées sous des décors ordinaires…

Aujourd’hui, Caroline Senot loue la salle pour des événements (elle est listée sur ABC Salles, avec les tarifs, si l’idée vous séduit !). Elle explique qu’elle veut faire honneur à l’histoire du lieu, qui représente un pan du vécu de Paris… bien sûr sans faire l’apologie de la prostitution. Lectures érotiques, danseuses burlesques, afterworks musicaux, elle ne manque pas d’idées pour donner vie à l’endroit.

Elle côtoie au quotidien les prostituées qui travaillent rue Blondel, des femmes qu’elle décrit comme indépendantes, avec un fort caractère. « Elles sont comme des collègues de travail, même si nous ne faisons pas le même métier », glisse-t-elle, le regard pétillant. On sent tout le respect qu’elle a pour elles… et tout son désir de faire connaître le passé des abords de la rue Saint-Denis, quartier emblématique de la prostitution à Paris.

J’ai eu l’occasion de pousser la porte d’Aux Belles Poules dans le cadre de l’opération Paris Face Cachée, qui ouvre chaque année des lieux inhabituels au public. Caroline m’a captivée et m’a aussi permis de porter un autre regard sur le quartier. Une belle découverte…


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4 commentaires sur “Aux Belles Poules : fascinante visite d’une ancienne maison close de Paris

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