Visite de la maison Picassiette à Chartres : les mosaïques de Raymond Isidore


« C’est de la folie ! » Cet avis, entendu lors de ma visite de la maison Picassiette à Chartres, traduit bien l’incroyable originalité de ce lieu où je vous emmène aujourd’hui. Imaginez une minuscule maisonnette sur un bout de terrain, habitée il y a quelques décennies par un homme et sa famille.

L’endroit aurait pu être banal… si le propriétaire des lieux n’avait pas décidé de recouvrir le tout de mosaïques, du sol ou plafond.

La maison Picassiette attire aujourd’hui des milliers de visiteurs curieux et dans cet article, je vous propose de découvrir son histoire ainsi que des informations pratiques pour la visiter à votre tour (tarifs, horaires, adresse, durée de la visite, etc.).

La maison de Raymond Isidore

Impossible de distinguer la maison Picassiette de son illustre propriétaire et créateur, Raymond Isidore. Un homme modeste, d’origine modeste, qui voit le jour à Chartres le 8 septembre 1900.

Chartres représentée par Raymond Isidore
Chartres représentée par Raymond Isidore

Les débuts de Raymond Isidore et l’achat du terrain

Raymond Isidore fait peu d’études. Septième enfant d’une famille de 8, il n’a guère le loisir de poursuivre sa formation bien longtemps et très vite, il commence à travailler, exerçant une multitude d’emplois, souvent peu qualifiés : il est jardinier, il est accessoiriste dans le théâtre municipal de Chartres, exerce aussi comme mouleur de fonderie (il conçoit des moules pour accueillir du métal en fusion), comme chauffeur de tramway à vapeur ou encore comme employé dans un entrepôt de charbon…

C’est un homme qui a grandi avec peu de repères et peu d’amour : selon les témoignages, sa mère était dure, peu affectueuse, le père souvent absent pour son travail. Isidore était assez instable et très sensible, il avait donc tendance à démissionner dès que quelque chose dans son travail venait le contrarier.

C’est sans doute ce qui explique qu’il ait si souvent changé de métier, à une époque où ce n’était pas forcément la norme.

A 24 ans, il épouse Adrienne Rolland, veuve et mère de trois enfants (Odette, Michel et Bernard). Elle a 11 ans de plus que lui. Soucieux d’offrir à sa petite famille un toit, il parvient à acheter un terrain dans sa ville natale 5 ans après son mariage.

Il y construit lui-même, avec l’aide de ses deux beaux-fils Michel et Bernard, une petite maison, où la famille emménage en 1931. Il achète à cette période du terrain en plus pour y créer un jardin (potager et verger, car quand on a des bouches à nourrir, c’est préférable à un jardin d’agrément !).

La petite maison de Raymond Isidore
La petite maison de Raymond Isidore

Vous le verrez en visitant, le confort était rudimentaire pour un couple et trois enfants car l’espace disponible est restreint. Il n’y a qu’une salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, un petit salon et une chambre. Il n’y avait ni eau courante, ni électricité.

La naissance du « Picassiette »

Au départ, la maison est simplement le modeste refuge d’une famille… mais un jour, alors qu’il se promène dans les champs, Raymond Isidore tombe sur des bouts de vaisselle cassée, qu’il trouve jolis. Il les ramasse, sans vraiment savoir ce qu’il va en faire.

Une fois rentré chez lui, il les examine de plus près, trie ceux qu’il trouve les plus beaux, jetant le reste. Il décide de créer une mosaïque pour donner un peu de couleur à son intérieur. Une idée née presque par hasard… qui va donner lieu à l’œuvre d’une vie !

Mosaïques de la maison Picassiette
Mosaïques de la maison Picassiette
Mosaïques de la maison Picassiette
Mosaïques de la maison Picassiette

A 35 ans, 5 ans après avoir construit la maison, Raymond Isidore est embauché comme cantonnier par la ville de Chartres… et commence à développer une certaine obsession pour les assiettes cassées, qu’il récupère sans relâche. Il en ramasse, parmi les ordures mais aussi en achetant quelques pièces à petit prix dans des salles des ventes.

Les mosaïques décoratives recouvrent peu à peu tous les recoins de la maison : l’homme commence par décorer l’intérieur, à partir de 1938… puis son obsession s’étend à l’extérieur.

Les mosaïques de Raymond Isidore
Les mosaïques de Raymond Isidore

Dans son quartier, on le surnomme « le Picassiette » car ses mosaïques sont construites à partir de la vaisselle cassée qu’il collecte. Il est considéré comme fou par certains habitants… mais d’une folie qui fascine, au point que les gens commencent à venir voir la « maison Picassiette », devenue curiosité locale. A ce stade, Raymond Isidore la fait visiter avec plaisir. Il a même, à une époque, tenu une guinguette dans son jardin.

La guerre et l’évolution du projet

C’est à la période de la Seconde Guerre Mondiale que Raymond Isidore commence à manifester de réels troubles mentaux, présentant des signes de démence et entrant dans des colères qui le conduisent à être hospitalisé en psychiatrie à plusieurs reprises.

Il n’en sort qu’en 1949, reprenant le travail comme balayeur au cimetière Saint-Chéron de Chartres, situé à 200 mètres de la maison. Un poste perçu comme une punition, pour lui qui se rêvait jardinier.

Fragments d'assiettes à la maison Picassiette
Fragments d’assiettes à la maison Picassiette

C’est peut-être ce passage au contact de la mort et de la religion qui va donner à ses créations une tournure plus religieuse et spirituelle : il se remet à créer des mosaïques, se laissant influencer par des images pieuses et représentant par exemple la ville de Jérusalem, des églises, des cathédrales ou des figures religieuses.

Isidore bâtit aussi une chapelle entre 1953 et 1956, qu’il décore là aussi entièrement avec des fragments de porcelaine multicolore, et une maison d’été, avec des scènes de l’Annonciation.

L’homme se replie aussi sur lui-même. Là où il accueillait volontiers les visiteurs auparavant, il devient plus renfermé, ne prêtant guère attention au succès grandissant de sa maison.

Celle-ci reçoit des visiteurs de prestige, comme Picasso en 1954. C’est aussi à cette période que le grand photographe Robert Doisneau capture le portrait du couple Isidore lors d’un passage à Chartres.

Portrait de Raymond Isidore et son épouse Adrienne devant la maison Picassiette (Robert Doisneau)
Portrait de Raymond Isidore et son épouse Adrienne devant la maison Picassiette (Robert Doisneau)

Une fin douce-amère

En 1958, à 58 ans, Raymond démissionne de son poste, non pas en raison d’un nouveau conflit avec sa hiérarchie mais parce qu’il est en mauvaise santé. Il décide de prendre sa retraite. Son activité envahit alors les moindres recoins de son emploi du temps. A l’écoute de ses rêves, de ses ressentis, Raymond Isidore continue à remplir le moindre recoin de sa maison et de son jardin de ses créations.

Un arrosoir décoré par Raymond Isidore
Un arrosoir décoré par Raymond Isidore

Sentant ses forces décliner, il se dit qu’il n’aura pas forcément le temps de terminer son travail. Il se consacre donc à la réalisation de fresques en peinture, avec le projet de les reprendre plus tard en mosaïque, ce qu’il n’aura pas forcément le temps de faire.

Le contexte est difficile pour lui car on l’a exproprié d’une partie de son terrain pour construire des logements sociaux, il n’a pu sauver que la maison et le verger.

En 1962, il conçoit une œuvre baptisée « Le tombeau de l’esprit ». Ce sera sa dernière grande création. Il a perdu l’inspiration et sa santé mentale se dégrade. Il s’imagine parfois qu’il descend du Christ, ou que la fin du monde est proche… puis retrouve brièvement la raison. Sa femme, pendant ce temps, continue à faire visiter la maison ce qui leur assure de petits revenus d’appoint.

En 1964, il est à nouveau interné en hôpital psychiatrique. A sa sortie, un soir d’orage, il s’enfuit de la maison, désorienté. On retrouvera son corps le lendemain matin, au bord d’une route.

Cette fin triste et tragique est tempérée par le beau destin qu’a connu la maison Picassiette. Fruit de toute une vie d’imagination, elle a été rachetée par la ville de Chartres en 1981 et a fait l’objet d’un classement aux Monuments Historiques en 1983, ce qui lui permet aujourd’hui d’être préservée… et d’accueillir le public dans de bonnes conditions, poursuivant en ce sens les visites initiées par les deux propriétaires de leur vivant !

Une chambre en mosaïque, maison Picassiette, Chartres
Une chambre en mosaïque, maison Picassiette, Chartres

Raymond Isidore et Adrienne Rolland n’ont jamais eu d’enfants ensemble mais les descendants d’Adrienne Rolland elle-même continuent pour certains à jouer un rôle dans la préservation de cet héritage peu commun.

Qu’est devenue Adrienne ? Après la mort de son mari, elle est restée une quinzaine d’années encore dans la maison, jusqu’à la fin des années 1970. Souvenez-vous, elle avait 11 ans de plus que Raymond Isidore, elle était donc déjà très âgée et à 81 ans, elle est entrée en maison de retraite et y est décédée en 1986, à 3 ans de son centième anniversaire.

Que voit-on lors de la visite de la maison Picassiette ?

La visite débute par la maison principale, avec sa petite cour et ses trois pièces exiguës.

La petite maison

La mosaïque a envahi tout l’espace disponible, des murs aux plafonds en passant par le mobilier et les éléments de décor. Du lit à la machine à coudre en passant par la gazinière, les mosaïques sont partout !

Intérieur de la maison Picassiette
Intérieur de la maison Picassiette
Machine à coudre
Machine à coudre

Des peintures complètent aussi la décoration et tout au long de la visite, vous retrouverez ce mélange entre mosaïque, peinture et sculpture.

On ne sait plus où regarder tant il y en a… et je pense que l’on peut visiter cette maison à de nombreuses reprises sans jamais prêter attention aux mêmes détails !

Il n’est pas possible de pénétrer à l’intérieur, compte tenu de l’exiguïté des lieux, on observe tout par la porte et les fenêtres ouvertes.

Observation de la maison d'Isidore
Observation de la maison d’Isidore

La chapelle en mosaïque

La chapelle a été construite plus tard, sur trois ans, alors que le propriétaire des lieux avait 53 ans. Elle fait la part belle au bleu de Chartres et l’on y retrouve en grande majorité des symboles chrétiens : des croix, des madones, des références à Jésus…

On trouve également des références à Jérusalem, de nombreuses représentations d’animaux.

La chapelle de la maison Picassiette
La chapelle de la maison Picassiette

L’occasion d’indiquer que Raymond Isidore a toujours eu un lien particulier avec la religion. Dans sa jeunesse, il a en effet été aveugle sans que l’on sache si l’origine de cette cécité était physique ou mentale… et c’est en embrassant la Vierge du Pilier dans la cathédrale de Chartres qu’il aurait guéri miraculeusement.

La cour noire

La cour noire sert de transition entre la maison d’origine et la maison d’été, construite dans les années 1950 comme un agrandissement. Le noir est censé symboliser la vie terrestre, répondant à l’usage du bleu par Isidore pour symboliser les éléments célestes.

Cette cour comporte des représentations de la ville de Chartres, d’églises et de cathédrales… mais aussi un trône, faisant face à un tombeau, lui aussi avec une dominante noire, où l’on reconnaît la silhouette asymétrique de la cathédrale de Chartres avec ses deux tours de hauteur différente.

Le tombeau de la cour noire
Le tombeau de la cour noire
Le trône de la cour noire
Le trône de la cour noire

Raymond Isidore n’est pas enterré dans ce tombeau, pour ceux qui se poseraient la question. Il repose au cimetière Saint-Chéron, où il a travaillé… et avec l’accord de ses descendants, sa tombe a été restaurée en mobilisant quatre artistes mosaïstes qui ont créé une mosaïque sur mesure, inspirée des travaux du « Picassiette », pour orner sa pierre tombale.

La maison d’été

C’est là que l’on retrouve le plus de peintures, mais aussi des représentations de scènes de l’Annonciation. Elle a été construite à la même époque que la chapelle.

Intérieur de la maison d'été
Intérieur de la maison d’été

Le jardin et le tombeau de l’esprit

On commence par se promener dans une partie ornée de statues, dont une représentation de la Tour Eiffel. Il y a encore des arbres chargés de fruits dans le jardin.

La statueraie de la maison Picassiette
La statueraie de la maison Picassiette

Suivre le chemin vous conduit ensuite vers le « parvis de Jérusalem », croisant un bassin et sa rosace de cathédrale.

Vers le parvis de Jérusalem, maison Picassiette à Chartres
Vers le parvis de Jérusalem, maison Picassiette à Chartres

Il y a sur le parvis un trône bleu, avec des représentations de monuments célèbres juste derrière comme la Tour de Pise. J’ai aussi cru reconnaître la silhouette du Mont Saint Michel.

Le trône bleu sur le parvis de Jérusalem
Le trône bleu sur le parvis de Jérusalem

Le parvis doit son nom au fait qu’il existe une grande représentation de la ville de Jérusalem, un peu plus haut au-dessus du trône.

Enfin, on accède au « tombeau de l’esprit », la dernière œuvre de Raymond Isidore. « Dieu, Jésus, Marie, Joseph, l’étoile de Bethléem », liste une colonne recouverte de bleu, portant l’inscription « Ici repose l’esprit ».

Le tombeau de l'esprit, Chartres
Le tombeau de l’esprit, Chartres

Il y a finalement dans cette maison quelque chose d’émouvant : de son vivant, Raymond Isidore a été considéré comme fou, le surnom « Picassiette » qui lui a été donné n’était pas une marque d’affection mais plutôt une moquerie, de la part de gens qui raillaient son obsession.

S’il souffrait de troubles mentaux avérés, en témoignent ses multiples séjours en hôpital psychiatrique, Raymond Isidore a néanmoins su exprimer sa créativité et convertir son imagination en quelque chose de pérenne, qui continue à être vu aujourd’hui par des milliers de gens chaque année. Comme bien des esprits troublés (on pense à Van Gogh et tant d’autres), il a trouvé une voie d’expression qui l’a rendu « immortel », loin des railleries qui lui ont valu son surnom.

Son travail reste une entreprise colossale. On l’estime à 29000 heures de travail (3625 journées de 8h !), avec 15 tonnes de fragments de céramique et de verre charriés pour orner la maison. Souvent, Raymond Isidore se levait la nuit pour avancer sur son projet, mû par un rêve, une idée ayant germé dans son sommeil…

Informations pratiques pour visiter la maison Picassiette

Quelle est l’adresse de la maison Picassiette et comment s’y rendre ?

L’adresse de la maison Picassiette est le 22, rue du Repos à Chartres. C’est un lieu légèrement excentré par rapport au centre-ville.

Vous pouvez y aller en 20 minutes à pied (il y a un peu moins de 2 kilomètres à parcourir) ou prendre le bus Filibus ligne 4, direction La Madeleine : l’arrêt Picassiette se situe à moins de 2 minutes à pied de l’entrée de la maison.

Celle-ci peut passer inaperçue car seul un tout petit sentier y mène.

Détail du décor de la maison Picassiette
Détail du décor de la maison Picassiette

Quels sont les horaires d’ouverture de la maison ?

La maison Picassiette est ouverte seulement une partie de l’année, en général de mi-mars à mi-novembre.

En 2021 :

  • Du 19 mai au 31 octobre : du lundi au samedi de 10h00 à 12h30 et de 14h00 à 18h00, le dimanche de 14h00 à 18h00. Fermé le mardi.
  • Du 1er au 15 novembre 2021 : du lundi au samedi de 10h00 à 12h30 et de 14h00 à 17h00.

Vous pouvez retrouver les horaires à jour ici.

La visite est gratuite le premier dimanche de chaque mois, hormis en juillet et août.

Comment réserver un billet pour la visite ?

Le billet plein tarif coûte 6€ à l’heure où j’écris cet article, l’entrée est gratuite pour les moins de 18 ans, les étudiants, les personnes précaires (pour entrer, vous devrez présenter un justificatif de gratuité sur place).

La réservation est indispensable car compte tenu de la petite taille du lieu, la fréquentation est limitée. Vous pouvez réserver en ligne un créneau de visite ici.

Cette visite est une expérience insolite, bien différente de tout ce que l’on a l’habitude de voir, que ce soit dans le reste de la ville de Chartres ou ailleurs. On peut ensuite revenir à pied vers le centre-ville en passant par les bords de l’Eure, très jolis et apaisants !

Si vous souhaitez en savoir plus sur la maison, il existe l’excellent livre « Picassiette, le jardin d’assiettes » de Paul Fuks, paru en 1992. Il est difficile à trouver mais est parfois disponible en occasion ici.

Et si vous souhaitez prévoir un séjour à Chartres, j’ai écrit tout un guide pour vous aider à préparer votre week-end à Chartres, avec des idées de visites, de bonnes adresses, des restaurants, etc.

La maison Picassiette en 5 questions rapides

Qui a créé la maison Picassiette ?
La maison a été construite et décorée de mosaïques par Raymond Isidore, employé de la ville de Chartres, entre 1938 et 1962.

Pourquoi la maison s’appelle-t-elle Picassiette ?
C’est le surnom donné autrefois à son propriétaire, parce qu’il créait des mosaïques à partir de fragments d’assiettes cassées.

Quelle est l’adresse de la maison Picassiette ?
22, rue du Repos, à Chartres.

Quelle est la durée de la visite de la maison ?
Si vous visitez à un rythme normal, comptez une demi-heure. Si vous prenez beaucoup de photos, prévoyez 45 minutes à 1h sur place.

Quel est le tarif de la maison Picassiette ?
Le billet plein tarif coûte 6€, l’entrée est gratuite pour les jeunes et les bénéficiaires des minima sociaux (sur présentation d’un justificatif).


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2 commentaires sur “Visite de la maison Picassiette à Chartres : les mosaïques de Raymond Isidore

  • Rolland Gérard

    Roymond Isidore était mon grand père je l ai connu 21ans Cécile Rolland c pas beaucoup de choses sur mon grand père moi j’ai 79ans et j ai beaucoup de souvenirs Adrienne et Raymond je mangeais avec eux et mes parents tous les lundis

    Répondre à Rolland
    • Marlène

      Merci pour le témoignage, c’est important de faire vivre la mémoire de ces personnes ! N’hésitez pas à en dire plus sur votre grand-père si vous le souhaitez.

      Répondre à Marlène


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