Dans le camp de Birkenau : une visite entre mémoire et désespoir


Lors de mon séjour à Cracovie, j’ai tenu à visiter Auschwitz. Je vous ai raconté le début de cette visite dans un premier article consacré à Auschwitz I, le camp initial… et je vous ai laissés alors que je m’apprêtais à partir pour le camp de Birkenau (Auschwitz II). Un camp de travail et d’extermination gigantesque.

« Auschwitz » est en effet une appellation générale qui désigne en réalité trois camps principaux : le troisième, Auschwitz III Monowitz-Buna, a été lourdement touché par les bombardements et il n’en reste aujourd’hui que des ruines (abris anti-aériens, quelques blockhaus et bâtiments). Il y avait également une foule de camps secondaires plus petits.

Après ma visite du musée d’Auschwitz I, je pensais avoir pris toute la mesure de l’horreur qui s’est déroulée dans cette petite ville de Pologne. Mais c’était avant d’aller dans le camp de Birkenau.

Aux portes du camp de Birkenau, la Judenrampe

Le camp de Birkenau a été créé à l’automne 1941. Auschwitz I ne suffisait plus aux nazis. Ils ont donc créé un second camp, dans une zone marécageuse située à 3 kilomètres du camp initial.

Aujourd’hui, une navette permet de relier les deux camps sans trop marcher. Pour ma part, j’ai choisi de faire le trajet à pied, une coupure symbolique avec la charge émotionnelle de la visite d’Auschwitz I et l’occasion de déjeuner sur le pouce en marchant. Je ne vous conseillerais pas de faire la même chose car on marche au milieu d’une sorte de « zone industrielle » où rien n’est indiqué…

A 1 kilomètre environ de l’entrée du camp de Birkenau se trouve un endroit très symbolique, la Judenrampe.

La Judenrampe à l'écart de l'entrée du camp de Birkenau
La Judenrampe à l’écart de l’entrée du camp de Birkenau

Entre le printemps 1942 et le mois de mai 1944, c’est là qu’arrivaient la majorité des convois de Juifs en provenance d’Europe. 200000 déportés polonais, 63000 déportés français, 58000 déportés hollandais, 50000 déportés grecs, 24000 Belges, 22000 Allemands et Autrichiens, 20000 personnes originaires de Bohème-Moravie (actuelle République Tchèque) et tant d’autres nationalités… Sans oublier des minorités et des prisonniers déportés depuis d’autres camps.

La Judenrampe signait l’arrêt de mort de beaucoup d’entre eux. Ceux qui avaient survécu au voyage dans des wagons plombés devaient descendre et c’est là, un peu à l’écart du camp de Birkenau lui-même que les nazis opéraient une « sélection » qui condamnait à mort 70 à 75% des trains. Des camions attendaient à côté pour emporter directement ces gens dans les chambres à gaz, tandis que les autres étaient emmenés dans le camp de concentration pour travailler.

La Judenrampe a été réhabilitée à l’initiative de Serge Klarsfeld (qui a beaucoup oeuvré pour la mémoire de la Shoah avec sa femme Beate), et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah en France.

Là aussi, comme dans certaines parties du camp d’Auschwitz I, j’étais seule. Étrange et triste spectacle que ce wagon posé au milieu de rails délaissés, à deux pas de maisons ordinaires où j’entendais un chien aboyer. Il y a des maisons neuves dans le coin, d’ailleurs. Le quartier se peuple et je me suis demandé si on finissait par s’habituer à voir un camp de concentration et des wagons plombés en sortant de chez soi…

Un wagon sur la Judenrampe - Auschwitz II
Un wagon sur la Judenrampe – Auschwitz II

A partir du printemps 1944, les nazis ne se cachaient plus… et ont fait en sorte de prolonger la voie ferrée jusqu’à Birkenau. La sélection s’effectuait alors à l’intérieur même du camp, comme en témoigne aujourd’hui un wagon présenté là.

Un wagon à bestiaux dans le camp d'Auschwitz II Birkenau
Un wagon plombé utilisé pour transporter les déportés dans le camp d’Auschwitz II Birkenau

Les images de ces sélections vous brisent le cœur car on a l’impression que les gens ignorent ce qui va leur arriver. On voit ces deux groupes qui se forment : l’un, avec des personnes âgées, des enfants en bas âge, des bébés dans les bras de leur mère… L’autre, composé d’hommes en grande majorité. On sait déjà quel groupe ne vivra pas et quel groupe devra s’efforcer de survivre.

Il est temps pour moi de quitter la Judenrampe. Après dix minutes de marche, me voilà aux portes du camp de Birkenau.

Entrée du camp de Birkenau
Entrée du camp de Birkenau

Auschwitz Birkenau, ce camp auquel rien ne vous prépare

RIEN, absolument RIEN ne peut vous préparer à Birkenau. Vous avez beau avoir lu des centaines de livres, avoir vu des centaines d’images, de documentaires, croyez-moi, RIEN ne peut vous laisser imaginer ce que l’on ressent sur place.

Rien ne vous prépare à l’immensité de ce camp, si grand que l’on n’en voit pas le bout quand on se tient sur un côté, si grand qu’il faut près de 25 minutes pour le traverser sur son plus grand côté. On marche, on marche, on marche, et les baraquements succèdent aux baraquements, les ruines aux ruines, les barbelés aux barbelés…

Un côté du camp de Birkenau
Un côté du camp de Birkenau

J’ai pris cette première photo au niveau du point violet sur ce plan (vous pouvez cliquer dessus pour le télécharger en PDF avec les légendes). Ça vous donnera une toute petite idée des proportions du camp.

Plan du camp de Birkenau
Plan du camp de Birkenau

Birkenau, ce sont 170 hectares. 2340 mètres par 720 mètres. Et notre cerveau n’est pas fait pour concevoir ce genre de choses avant de découvrir, en vrai, ce que ça représente concrètement. Tourner sur soi-même dans une immensité sans fin de barbelés.

Ici, on distingue à peine le bâtiment de l’entrée du camp… et derrière moi, il y a toute la zone des crématoriums KII et KIII. J’ai pris la photo au niveau du point bleu sur le plan.

La voie ferrée de Birkenau vue depuis l'esplanade du monument aux victimes
La voie ferrée de Birkenau vue depuis l’esplanade du monument aux victimes

Birkenau, ce sont des allées boueuses et caillouteuses, pleines de flaques avec, de chaque côté, de l’herbe et des blocks construits avec une régularité à faire peur. Ce sont 4 crématoriums, 90000 déportés survivant là simultanément à l’été 1944. Et plus d’un million de morts.

Le camp des femmes à Birkenau

J’ai commencé ma visite du camp de Birkenau par le camp des femmes, à gauche de la voie ferrée quand on entre sur les lieux.

Une large part des baraquements de Birkenau a été détruite, tout comme les installations du camp en général.

D’abord, par les nazis qui ont commencé à effacer les traces de leurs crimes dès 1944 quand ils ont appris que les Soviétiques n’étaient plus qu’à 200 kilomètres d’Auschwitz. Ils ont œuvré de manière méthodique : éliminer les témoins, faire recouvrir les fosses contenant les cendres des victimes, brûler les listes des déportés exterminés et les documents compromettants, dynamiter les crématoriums (novembre 1944)…

Ensuite, le bois qui composait les baraquements a été largement récupéré par les populations locales pour se chauffer à la fin de la guerre… et certains Allemands en fuite ont mis le feu à d’autres baraquements avant de quitter les lieux.

De ce fait, les seuls baraquements qui tiennent encore debout sont en briques ou sont des reconstitutions de baraquements en bois… et souvent, vous verrez qu’il ne subsiste de ces baraquements que les parties en brique, à savoir les cheminées.

Le camp des femmes est la partie la mieux préservée.

Le camp des femmes gardé par un mirador à Auschwitz Birkenau
Le camp des femmes gardé par un mirador à Auschwitz Birkenau

Il y a, d’abord, l’un des bâtiments qui abritaient autrefois les cuisines.

Le bâtiment des cuisines - Auschwitz-Birkenau
Le bâtiment des cuisines – Auschwitz-Birkenau

On peut marcher librement parmi ces baraquements, prendre le temps dont on a besoin. Birkenau, c’est aussi ça. Pas de parcours imposé, pas la même abondance d’informations qu’à Auschwitz I… et plus de temps pour penser aux victimes, aux leçons que l’on peut tirer de la Shoah.

Les baraquements des femmes - Camp de Birkenau
Les baraquements des femmes – Camp de Birkenau

Le baraquement des enfants

A partir de décembre 1942, plusieurs dizaines d’enfants et leurs mamans ont été emprisonnés dans ce block, chassés par les nazis de la région de Zamosc puis de Varsovie. Les garçons de Zamosc avaient été séparés et envoyés dans le camp des hommes, la plupart ont été tués par injection létale. Les petites filles vivaient quant à elles dans des conditions si déplorables que beaucoup ont succombé au typhus ou sont mortes de faim.

Ici, tout reproduit en miniature ce que l’on voit chez les adultes. Les petits lavabos sont à hauteur d’enfant. Et il y a ces mêmes lits de planches et de briques, du sol au plafond, où les prisonniers devaient s’entasser.

Les lavabos du baraquement des enfants à Auschwitz II Birkenau
Les lavabos du baraquement des enfants à Auschwitz II Birkenau
Dans le baraquement des enfants - Camp de Birkenau
Dans le baraquement des enfants – Camp de Birkenau

Le « Block de la mort »

Dans cette partie du camp ont aussi eu lieu beaucoup d’expériences médicales, notamment des stérilisations forcées. Le block où elles se déroulaient a été entièrement détruit mais non loin, on trouve un témoignage de la violence des mauvais traitements infligés aux prisonniers, avec le « Block de la mort ».

C’est dans cet endroit, à une extrémité du camp, que les SS enfermaient les femmes jugées incapables de travailler avant de les envoyer dans les chambres à gaz. Souvent, elles devaient rester là durant plusieurs jours, sans eau et sans nourriture. Quand les baraquements étaient pleins, on installait les femmes dehors, dans la cour fermée.

Le block de la mort dans le camp de Birkenau
Le block de la mort dans le camp de Birkenau

A ce stade de la visite, j’ai eu le sentiment assez bizarre que mon cerveau n’était plus capable d’aller au-delà du niveau émotionnel atteint. Je pouvais marcher dans le camp de Birkenau, lire des panneaux explicatifs, photographier telle ou telle chose, me répéter encore et encore que c’était immense… mais impossible de décrire ce que je ressentais vraiment.

Ça m’a permis de mieux « comprendre » pourquoi certains livres de survivants de la Shoah paraissent extrêmement factuels. On sent l’émotion derrière les faits mais il n’existe pas de mots pour la décrire. Evidemment, en tant que visiteur d’un camp de concentration et d’extermination, notre situation n’a RIEN de comparable… mais ce sentiment « d’explosion émotionnelle jusqu’à l’anesthésie générale » permet de mieux comprendre la difficulté à mettre des mots sur cet endroit.

Les crématoriums II et III du camp d’extermination de Birkenau

Auschwitz-Birkenau n’était pas seulement un camp de travail forcé, c’était aussi et avant tout un camp d’extermination où les nazis mettaient pratique ce qu’ils appelaient la « Solution finale », l’élimination systématique des Juifs.

Ils ont testé mille méthodes, expérimenté comme s’il s’agissait d’un défi ordinaire à relever, fait de savants calculs… qui ont abouti à ces quatre bâtiments : KII, KII, KIV et KV (KI étant le crématorium d’Auschwitz I).

Si vous allez à Birkenau dans le cadre d’une visite guidée, vous verrez la plupart du temps seulement les KII et KIII.

Après ma visite du camp des femmes, je suis remontée vers ces bâtiments, qui étaient cachés au fond du camp derrière une rangée d’arbres. Comme si ça pouvait empêcher les gens de savoir ce qui s’y passait… Le KII et le KIII ont été dynamités par les nazis eux-mêmes.

Les ruines du crématorium II à Auschwitz Birkenau
Les ruines du crématorium II à Auschwitz Birkenau

Des plans vous aident à comprendre la manière dont le bâtiment était structuré. Les prisonniers entraient par l’escalier que l’on aperçoit tout au fond sur la photo ci-dessous et accédaient à une salle de déshabillage dont vous voyez ici les ruines.

Salle de déshabillage du crématorium 4 de Birkenau
Salle de déshabillage du crématorium 4 de Birkenau

Ensuite, ils accédaient à la chambre à gaz elle-même. Les installations de crémation se trouvaient juste à côté, 5 fours crématoires par crématorium et un incinérateur distinct pour les documents retrouvés dans les affaires personnelles des prisonniers.

C’est entre les ruines de ces deux crématoriums (KII et KIII) qu’a été construit le Monument aux Victimes d’Auschwitz en 1967. Des marches, un sol pavé, de grosses pierres qui symbolisent les victimes… et des plaques, dans une multitude de langues :

« Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des Juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement ».

C’est terrible, ça vous émeut aux larmes…

Le Monument aux Victimes d'Auschwitz - Plaque française
Le Monument aux Victimes d’Auschwitz – Plaque française

Mais l’image qui me reste de ce monument, c’est la plaque écrite en allemand, sur laquelle quelqu’un avait déposé des fleurs portant l’inscription « Ihr seid nicht vergessen » (« On ne vous oublie pas »). Témoignage d’un peuple qui doit aujourd’hui vivre avec les crimes de son passé, encore si frais…

L'hommage allemand aux victimes du nazisme - Camp de Birkenau
L’hommage allemand aux victimes du nazisme – Camp de Birkenau

Aujourd’hui, l’Allemagne est d’ailleurs le plus gros donateur à la Fondation d’Auschwitz, qui collecte l’argent nécessaire à la préservation des camps (en tant que visiteur, on peut aussi participer).

Le camp des hommes et des familles à Birkenau

La partie la plus imposante du camp de Birkenau, à droite de la voie ferrée quand on entre dans le camp, regroupait de nombreux profils de déportés : des hommes, des femmes déportées depuis le camp-ghetto de Theresienstadt, des familles Tziganes…

Ici, il y a des baraquements à perte de vue, en grande partie détruits. Sur un côté du camp, certains de ces baraquements ont été reconstitués afin de vous montrer ce qui se trouvait à l’intérieur.

Birkenau abritait deux types de baraquements : certains en briques (dans la partie la plus ancienne du camp, le camp des femmes) et certains en bois (au niveau du camp des hommes et des familles).

Sur les 300 baraquements construits (incluant les baraquements médicaux, administratifs, les cuisines et les blocks destinés à l’hébergement des prisonniers), il reste aujourd’hui 45 baraquements en briques et 22 baraquements en bois. Leur préservation est pour le musée d’Auschwitz un enjeu essentiel et c’est à ça que sont affectés une bonne partie des dons reçus par la Fondation.

Baraquements en bois - Camp de Birkenau
Baraquements en bois – Camp de Birkenau

Chacun de ces baraquements pouvait héberger jusqu’à 700 détenus à la fois, avec 4 personnes dormant à chaque étage d’un châlit comme ceux que vous voyez ci-dessous :

Intérieur d'un baraquement et châlits - Camp de Birkenau
Intérieur d’un baraquement et châlits – Camp de Birkenau

En réalité, ce nombre montait souvent beaucoup plus haut en fonction des transports arrivant dans le camp de Birkenau.

Les blocks étaient pourvus d’un système de chauffage rudimentaire, qui ne suffisait pas du tout à maintenir une température acceptable à l’intérieur. Un foyer à chaque bout du baraquement, un conduit à même le sol, traversant le baraquement sur toute sa longueur, avec des cheminées pour évacuer la fumée. On le voit sur la photo ci-dessus.

Quant à l’hygiène, il a fallu attendre 1944 pour que quelques lavabos soient installés dans chaque block, on en distingue des vestiges dans certaines parties du camp des hommes.

Vestiges de lavabos à Birkenau
Vestiges de lavabos à Birkenau

Et pour les toilettes, les prisonniers devaient aller dans les latrines. Un banc rudimentaire, percé de 58 trous. Pas d’intimité, un lieu facilitant la contagion de toutes les maladies qui faisaient des ravages dans le camp.

Il n’y a pas de mot dans le dictionnaire capable de décrire ce degré de déshumanisation.

Latrines - Camp d'Auschwitz-Birkenau
Latrines – Camp d’Auschwitz-Birkenau

Dès que l’on s’éloigne un peu de ces zones où la foule se presse, on se retrouve vite au milieu des ruines, sans voir une seule personne à la ronde…

Barbelés et ruines d'un block - Auschwitz-Birkenau
Barbelés et ruines d’un block – Auschwitz-Birkenau
Seule au milieu du camp de Birkenau lors de ma visite d'Auschwitz sans guide
Seule au milieu du camp de Birkenau lors de ma visite d’Auschwitz sans guide

Des crématoriums IV et V du camp de Birkenau au « Sauna »

Autant j’ai croisé beaucoup de monde autour des crématoriums II et III d’Auschwitz-Birkenau, autant il n’y avait personne quand je me suis dirigée vers cette partie du camp, souvent laissée de côté lors des visites guidées.

On débouche subitement sur un joli petit bois. Joli, jusqu’à ce qu’on lise le panneau qui s’y trouve.

« A leur arrivée à Auschwitz, la plupart des Juifs étaient envoyés à la mort immédiatement par les SS dans les chambres à gaz.

Cependant, ils étaient souvent contraints d’attendre leur tour dans ce groupe d’arbres si la chambre à gaz était pleine à ce moment là ».

En d’autres termes, ce petit bois servait de « salle d’attente de la mort ». Le crématorium se trouve juste derrière, impossible d’imaginer que les gens rassemblés là n’aient pas anticipé ce qui les attendait.

Une clairière, antichambre de la mort au camp de Birkenau
Une clairière, antichambre de la mort au camp de Birkenau

C’est cet endroit qui a été le théâtre de l’une des plus grandes manifestations de résistance dans le camp : la révolte du Sonderkommando. Ces prisonniers, employés dans les chambres à gaz pour en sortir les cadavres – ceux de leurs proches, parfois – ont réussi à faire exploser en octobre 1944 le crématorium IV.

J’avais choisi d’aller à Auschwitz cette semaine là, 73 ans plus tard, pour rendre hommage à leur courage. Cette révolte a été le fruit d’une collaboration gigantesque dans le camp : des femmes juives faisant passer en secret de la poudre à canon en provenance d’une usine de munitions située dans le complexe concentrationnaire d’Auschwitz, un relais pris par le réseau de résistants hommes et femmes… pour organiser cette explosion.

Les Sonderkommando ont payé un lourd tribut, avec 451 morts (souvent fusillés a posteriori par les SS en guise de représailles)… mais combien de vies épargnées en ralentissant la marche de la « machine de mort » ? Et quel message adressé aux prisonniers et aux SS, leur rappelant qu’il y a toujours des gens pour lutter, même quand tout espoir semble vain !

Les ruines du crématorium IV à Birkenau, détruit par les Sonderkommandos
Les ruines du crématorium IV à Birkenau, détruit par les Sonderkommandos

Le crématorium V, lui, a été dynamité par les nazis. Une rose solitaire était posée là, au milieu des ruines, belle et triste…

Hommage aux victimes - Crématorium V, camp de Birkenau
Hommage aux victimes – Crématorium V, camp de Birkenau

A côté de chaque groupe de crématoires (KII+KIII et KIV+KV), on se retrouve face à un petit bassin. C’est là que les nazis abandonnaient les cendres des déportés tués dans les chambres à gaz. D’autres étaient jetées dans la Vistule.

Hommage aux victimes
Hommage aux victimes

Un peu en retrait, au fond du camp, on distingue l’un des plus grands bâtiments préservés du camp de Birkenau, qui était surnommé le « Sauna ». Ce bâtiment se visite, je n’y ai cependant pas fait de photos.

Le Sauna - Auschwitz-Birkenau
Le Sauna – Auschwitz-Birkenau

C’est là que se trouvaient les seules douches (réelles) du camp de Birkenau (les douches des crématoriums étant factices, stratagème honteux pour que les prisonniers entrent volontairement dans le bâtiment sans lutter).

Le « Sauna » abrite aussi des appareils qui servaient à désinfecter les vêtements (soit à la vapeur, soit à l’air chaud) pour enlever les poux et essayer d’endiguer la propagation d’épidémies. C’est là, aussi, que l’on remettait aux déportés leur uniforme de prisonnier.

C’est à deux pas du Sauna que les nazis entreposaient tous les biens extorqués aux déportés, dans un endroit que les prisonniers surnommaient « Canada » (« Kanada »), ce pays riche leur semblant comparable à toutes les richesses pillées entassées dans ces entrepôts. Ce « Kanada » était situé entre le Sauna et les crématoriums… sorte de carrefour de la honte entre les biens volés aux vivants et ceux volés aux morts.

Devenir un porteur de mémoire

Quand j’ai quitté la zone des crématoriums KIV et KV, j’étais seule. La nuit commençait à tomber sur Birkenau. Le silence était glaçant, loin de la zone où les derniers groupes des visites guidées déambulaient. Des baraquements, encore, à perte de vue. Pas un seul être vivant visible à des centaines de mètres à la ronde.

Plus de 25 minutes de marche par des allées isolées pour retourner à l’entrée du camp de Birkenau. Soudain, j’ai croisé une voiturette avec un homme qui assurait la sécurité du camp. Il m’a adressé un sourire bienveillant… et je crois que je n’ai jamais été aussi heureuse de voir un être vivant. Au milieu de la mort, la vie prend subitement une saveur très particulière.

Et puis, je suis retournée à l’entrée d’Auschwitz-Birkenau. J’ai regardé, une fois encore. La voie ferrée interminable dont je sais, à présent, qu’elle file tout droit vers les chambres à gaz, au fond dans le lointain.

La voie ferrée qui mène aux chambres à gaz KII et KIII au fond, derrière les arbres - Auschwitz-Birkenau
La voie ferrée qui mène aux chambres à gaz KII et KIII au fond, derrière les arbres – Auschwitz-Birkenau

Les miradors, régnant sur les baraquements et sur les 10 kilomètres de routes qui parcourent le camp.

Miradors de Birkenau
Miradors de Birkenau

Les 16 kilomètres de barbelés qui circonscrivent l’enceinte du camp de la mort et des miradors, encore. Des abris anti-aériens pour les sentinelles.

Extérieur du camp - Auschwitz II Birkenau
Extérieur du camp – Auschwitz II Birkenau

Et la réalisation que je suis, à mon tour, devenue l’un de ces « porteurs de mémoire ». J’ai vu, alors je dois raconter. Je peux aussi, à mon petit niveau, essayer de renseigner ceux qui souhaitent accomplir le même voyage et c’est dans cette perspective que j’ai écrit un article dédié avec plein d’informations pratiques pour organiser sa visite d’Auschwitz.

On n’en revient pas tout à fait indemne. Je pense que cette visite influence chacun d’une manière qui lui est propre : revoir ses priorités, relativiser ce que l’on pense grave et qui ne l’est VRAIMENT pas, s’impliquer dans la transmission de la mémoire… On rentre, avec beaucoup de questions sans réponse, avec la conscience de ne rien savoir du tout par rapport à ce que l’on a vu.

Auschwitz-Birkenau vous rend aussi prudent. Si l’Homme a pu imaginer une telle machine de mise à mort, concevoir des tortures à la cruauté si invraisemblable, persécuter des millions de gens sans que nul ne puisse mettre un terme à la barbarie pendant de nombreuses années… qu’est-ce qui nous protège de la répétition ?


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14 commentaires sur “Dans le camp de Birkenau : une visite entre mémoire et désespoir

  • Doriane

    Merci Marlene pour ce partage. Votre récit est vraiment très intéressant et poignant. Ma fille, est passionnée d’histoire et en particulier l’histoire de cette période. Elle me réclame un voyage là bas. Elle a 14 ans et demi. Pensez-vous qu’elle ne soit pas trop jeune pour que je l’y emmène ?

    Répondre à Doriane
    • Marlène

      Bonjour Doriane, le musée recommande un âge minimum de 14 ans pour effectuer la visite… mais je pense que la décision dépend avant tout du ressenti individuel de chaque enfant/adolescent. C’est quoi qu’il arrive une visite marquante, quel que soit notre âge. Si votre fille est demandeuse, qu’elle se sent prête à voir ce qu’il y a à voir là-bas, pourquoi pas ? L’important à mes yeux, c’est d’accompagner cette visite : par des explications, des échanges (y compris après !) pour mettre des mots sur ce qu’elle aura vu.

      Répondre à Marlène
  • Arnaud

    Bonsoir Marlene, je viens de parcourir votre blog, je suis a Cracovie et je visite Auschwirtz demain. Je tenais simplement a vous remercier car ma visite en sera plus intense et difficile peut etre, mais vous me confortez dans le fait de se rendre compte sur place de l’horreur absolue

    Répondre à Arnaud
    • Marlène

      Bonjour Arnaud, merci d’avoir pris le temps de laisser un message. J’espère que cette journée difficile vous a aussi, à sa manière, permis de cheminer intérieurement…

      Répondre à Marlène
  • VALERIE

    Marlène,
    Birkenau. Que dire de plus sur l’immensité du lieu ? On a beau avoir lu, vu des photos on est loin d’imaginer un lieu aussi étendu…. Ce qui permet aussi de se retrouver au calme mais curieusement on a du mal à penser qu’il y a plus de 70 ans ce lieu était plein de « vie ». J’ai eu besoin d’un « support mental ». J’ai utilisé l’album d Auschwitz de Lili Jacob et effectué le « trajet » des convois des juifs Hongrois de mai 1944. Le lieu le plus émouvant pour moi, a été la petite foret de bouleaux. Un des rares endroits où il y des bancs. Le ciel était gris bleu, une douce brise bienvenue dans la moiteur et la chaleur de ce mercredi 5 septembre. Le silence était total. Je me suis posée et j’ai écrit… Ensuite j’ai continué le chemin vers le petit étang aux cendres ( si bucolique si on fait abstraction de ce qui s’y est passé). Arrivée au niveau du crématoire III mes pensées ont été pour Zalmen Gradowski et ses compagnons des sonderkommandos…
    Je me sentais vidée à la fin de la visite et pourtant une bouffée de bonheur m’a été offerte par un petit garçon d’une dizaine d’année qui visitait le camps avec son papa. J’étais à quelques mètres devant eux et j’entendais cet enfant poser des questions à son père… C’était très touchant, car le père était très pédagogue, doux dans ses réponses sans pour autant édulcorer l’Histoire…. La mémoire est transmise.

    Répondre à VALERIE
    • Marlène

      Merci pour ce beau témoignage… J’ai eu le même ressenti dans cette clairière, que j’ai découverte dans la jolie lumière du soir, si apaisante alors qu’il s’y est passé des choses si noires…

      Répondre à Marlène
  • Meyer Michel

    Merci à vous Marlène, je vous fait grâce de l’émotion avec laquelle j’ai parcouru votre écrit!!!Il arrive aux hommes de pleurer aussi!!!!Nous irons très certainement mon fils et moi cet hiver en Pologne. Je respecte l’avis de mon épouse qui ne se sent pas de faire ce déplacement et surtout cette visite. Merci encore et je reviendrai certainement vers vous plus tard. M.M.

    Répondre à Meyer
    • Marlène

      C’est une belle preuve d’amour que de comprendre son sentiment ;) Vous avez raison de respecter ce ressenti, c’est tellement marquant qu’il est important à mon sens de se sentir prêt(e) à recevoir cette mémoire douloureuse. J’espère en tout cas que l’expérience vous grandira tous les deux avec votre fils. C’est poignant mais ça fait aussi voir la vie sous une tout autre perspective.

      Répondre à Marlène
  • Sandrine

    Bonsoir,
    Un grand merci pour ce partage j’ai lu avec beaucoup d’émotions.. Je projette de visiter le camp l’année prochaine et certainement en visite libre.. Merci à vous.

    Répondre à Sandrine
    • Marlène

      Merci Sandrine, je vous souhaite d’accomplir ce voyage ! N’hésitez pas à revenir poster un commentaire si vous avez des questions lorsque vous préparerez ce séjour.

      Répondre à Marlène
  • Vanessa

    Superbes articles, pleins d’émotions, de mots justes… Merci pour votre visite guidée virtuelle. Je pense y aller, peut-être à l’automne, si j’ai le courage de faire ce voyage mémoriel toute seule…

    Répondre à Vanessa
    • Marlène

      Bonjour Vanessa, merci beaucoup pour le message. Je vous souhaite de le faire, cette année ou plus tard… car c’est vraiment une expérience qui marque.

      Répondre à Marlène
  • Yvon Kerurien

    Bonjour, quelle est la meilleure période de l’année pour visiter Auschwitz-Birkenau
    ( saison – climat – fréquentation touristique etc. )
    Merci

    Répondre à Yvon
    • Marlène

      Bonjour, je ne pense pas qu’il y ait de « meilleure saison », tout dépend de ce que l’on va chercher là-bas. Certains ne supportent pas le froid alors que pour d’autres, visiter Auschwitz-Birkenau sous la neige sera au contraire un moyen de se projeter davantage dans ce qu’ont vécu les gens enfermés là-bas…

      Concernant la fréquentation, elle est régulée à Auschwitz I donc jamais excessive… et Birkenau est un endroit tellement grand que l’on peut échapper à la foule.

      Répondre à Marlène
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