Alors voilà, j’ai décidé d’aller à Nuremberg pour les vacances


Nuremberg en Allemagne, c’est cette destination de vacances improbable qui fait froncer les sourcils et suscite, invariablement, des questions. On ne peut pas aller à Nuremberg comme on va à Berlin. On ne peut pas y aller seulement parce qu’on a vu des photos, que ça a l’air joli, qu’on veut découvrir l’Allemagne.

Pour aller à Nuremberg, il faut une raison. Mieux vaut même en avoir plusieurs car vous allez avoir des questions.

On va vous parler du procès de Nuremberg, beaucoup. On va essayer – maladroitement – de faire rentrer « nazis » et « vacances » dans la même phrase… et forcément, ça ne colle pas. Il y a quelque chose de discordant, de dérangeant. Alors on va vous regarder et vous dire : « Mais… pourquoi Nuremberg ? »

Pourquoi aller à Nuremberg ?

Si je n’étais pas tombée par hasard sur une photo de cette ville, je n’aurais jamais envisagé d’y aller. Nuremberg se fait oublier. Je ne connais personne, dans mon entourage, qui soit allé y passer le week-end.

Il y a finalement peu d’images de Nuremberg, peu d’articles de blog enthousiastes ou de selfies sur Instagram. On en connaît surtout le Palais de Justice, figé dans ces images de l’après-guerre.

Le devoir de mémoire sur la Shoah est un sujet qui me tient à cœur, sans doute plus que la moyenne des gens. Sur mon blog culture, j’évoque souvent des livres ou des documentaires sur le sujet… et quoi qu’on en dise, partir à Nuremberg est indissociable de la « Grande Histoire ».

Ville chouchoute d’Hitler en Allemagne, elle accueillait les congrès annuels (géants) du parti nazi où les gens affluaient de toute l’Europe. C’est là qu’ont été promulguées les lois antisémites qui sont encore aujourd’hui désignées comme les Lois de Nuremberg. C’est là, aussi, que la réalisatrice Leni Riefenstahl a filmé les images de propagande les plus célèbres du régime, notamment le court-métrage « Le Triomphe de la volonté ».

Nuremberg, 1937
Nuremberg, 1937

Par la suite, Nuremberg est devenue le symbole de la chute du Troisième Reich, le symbole d’une justice sans doute imparfaite mais qui a permis à des vérités d’être dites. Pour qu’elles ne puissent jamais être contestées. Alors on peut aller à Nuremberg pour l’histoire. Mais on y va aussi avec cette question : comment font les gens ? Comment vivent-ils avec cet héritage dont n’importe qui se passerait bien ?

Et puis, à côté de la Grande Histoire, il y a la petite histoire. J’ai fait 9 ans d’allemand. Sous la contrainte. J’en ai surtout retenu une phrase : « Ich habe nichts verstanden » (« je n’ai rien compris »)… et cette phrase de l’un de mes profs qui résumait assez radicalement mon rapport à la langue de Goethe : « Es ist eine große Katastrophe ».

Au fil des années, cette « grosse catastrophe » s’est muée en une véritable aversion pour cette langue, un stress en entendant simplement des gens parler allemand… et un refus catégorique de mettre les pieds en Allemagne.

Pourtant, il y a un âge où l’on se dit qu’il faut dépasser ses vieux démons… alors pourquoi ne pas donner sa chance à Nuremberg ? Qu’a-t-on à perdre dans une ville dont on n’attend rien ? Peut-on être surpris par le présent d’une ville au passé détestable ?

C’est ainsi qu’un samedi matin, je me suis retrouvée sur un vol Air France Paris Nuremberg, à bord d’un Embraer, un petit avion de 76 places à moitié plein… Nuremberg, ça a commencé comme ça.

Et puis… Nuremberg

J’ai exploré la ville dans tous les sens. J’ai parlé anglais, j’ai dit « Mein Deutsch ist schlecht » (mon allemand est mauvais), je suis allée dans la salle d’audience du tribunal où ont eu lieu les procès de Nuremberg, j’ai mangé des Bratwürste (saucisses allemandes) dans la rue, j’ai parcouru les lieux où Hitler faisait ses discours et où la foule en délire (ou plutôt délirante) l’acclamait, j’ai vu comme c’était grand, comme c’était atrocement fou, j’ai visité un château, j’ai réalisé que ma mémoire avait retenu bien plus de mots d’allemand que je ne le pensais, j’ai poussé des portes pour entrer dans des jardins…

… et puis, j’ai vu comme c’était beau. Ces petits ponts et ces cascades qui se teintent de doré au coucher du soleil, ces églises grandioses et ces rues pavées où le temps s’arrête, ces parcs où l’on vient chercher l’apaisement.

Je n’attendais rien et j’ai reçu beaucoup.

La Henkerhaus de Nuremberg vue depuis l'un des ponts, le Maxbrücke
La Henkerhaus de Nuremberg vue depuis l’un des ponts, le Maxbrücke

Je suis tombée amoureuse de cette ville. Je suis rentrée en cherchant déjà des vols pour y retourner.

Vivre avec l’héritage nazi

Je vais vous raconter, bien sûr, le Nuremberg que j’ai découvert. Une ville qui essaie de vivre avec ce passé encombrant. Les nazis avaient repensé toute une partie de la ville pour accueillir leurs congrès annuels : 11 km² de folie des grandeurs affublés du doux nom de Reichsparteitagsgelände. Des stades, une grande rue, une sorte de Colisée de 50000 places resté inachevé à cause de la guerre, des tribunes…

Regardez cette photo. Et regardez la taille des arbres à côté de celle du bâtiment. Vous comprendrez sans doute un peu, un tout petit peu, pourquoi je parle de folie des grandeurs.

Le Kongresshalle de Nuremberg
Le Kongresshalle de Nuremberg

Personne ne veut vraiment payer l’entretien de ces lieux, il faudrait une somme colossale pour les préserver et c’est le grand dilemme moral de Nuremberg : faut-il engager ces dépenses au motif que l’endroit « fait partie de l’histoire »… ou faut-il tout raser parce qu’il est impossible de considérer le Reichsparteitagsgelände comme un lieu de mémoire dans la mesure où ce fut le territoire des bourreaux avant d’être celui des victimes ?

Alors il y a cet étrange mélange… La salle symphonique de Nuremberg, qui accueille des concerts classiques, s’est installée à un bout du « Colisée » nazi (Kongresshalle).

La Nürnberger Symphoniker, salle symphonique de Nuremberg
La Nürnberger Symphoniker, salle symphonique de Nuremberg

La place voisine accueille chaque année la fête foraine locale (le « Volksfest »). La vie, les rires, le bonheur côtoient les cicatrices du passé…

Le Kongress et le Volksfest
Le Kongress et le Volksfest
Le Kongresshalle et la grande roue du Volksfest de Nuremberg
Le Kongresshalle et la grande roue du Volksfest de Nuremberg
S'élever au-dessus du passé ?
S’élever au-dessus du passé ?

On fait du pédalo sur le lac, les enfants nourrissent les canards… La « Große Straße », une rue de 40 mètres de large (pour vous donner une idée, une voie de circulation simple en France fait généralement 3.5 mètres de large), est devenue un parking. On peut se balader dans des allées arborées…

Les jolies allées arborées du Reichsparteitagsgelände
Les jolies allées arborées du Reichsparteitagsgelände

Le gigantesque espace dédié aux nazis possédait son propre transformateur électrique… Il était suffisamment grand et puissant pour alimenter une grosse ville entière et aujourd’hui, il accueille un Burger King.

Le transformateur électrique de Regensburger Straße, construit en 1936
Le transformateur électrique de Regensburger Straße, construit en 1936

La ville s’efforce de devenir un bastion des Droits de l’Homme. Peut-être parce qu’elle comprend, plus que d’autres, ce qui arrive quand ils sont bafoués. Il y a cette rue où vous pouvez même relire la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme sur une trentaine de colonnes en béton. La sculpture, The Way of Human Rights, inaugurée en 1993, est le témoin des nombreux efforts entrepris par Nuremberg pour dépasser son héritage historique. Des efforts récompensés en 2001 par un prix de l’UNESCO.

The Way Of Human Rights sur la Kartäusergasse à Nuremberg
The Way Of Human Rights sur la Kartäusergasse à Nuremberg
The Way Of Human Rights sur la Kartäusergasse à Nuremberg
The Way Of Human Rights sur la Kartäusergasse à Nuremberg

Alors j’ai envie de vous raconter cette ville au-delà de sa terrible histoire.

Quand j’ai repris l’avion, mon voisin de siège allemand m’a dit que c’était sa première fois à Nuremberg « parce que nous, les Allemands, on ne pense pas à y aller ». Je lui ai répondu que c’était ma première fois en Allemagne et il m’a demandé, l’air curieux : « Et… pourquoi Nuremberg ? »

Il y a des questions que l’on mettra sans doute longtemps à arrêter de se poser.


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14 commentaires sur “Alors voilà, j’ai décidé d’aller à Nuremberg pour les vacances

  • Pierrot

    Ben j en reviens à l’instant!
    Bizarrement,j’ai trouvé les Allemands de cette ville super sympas,ceux de Erlangen aussi!!!!.
    J’vais y retourner c’est certain!!!!!!!

    Répondre à Pierrot
  • Cricri

    On va aller à Nuremberg pour 1 journée, en attendant LA journée du lendemain au Funpark Playmobil juste à côté dans le joli village de Zirndorf. Merci pour votre article. Ça nous donne envie de nous plonger dans Nuremberg. D’autant plus que notre dernier fils de 15 ans sera avec nous: de quoi nous ouvrir les yeux sur la passé extrêmement douloureux et nous réjouir de la paix franco allemande bien installée. Pour toujours.

    Répondre à Cricri
    • Marlène

      Je ne peux que souhaiter que ce soit pour toujours. J’espère que vous aimerez la ville ! Même si une journée reste un temps très court, essayez d’aller au château, le coin est très joli notamment autour de la Tiergärtnerplatz.

      Répondre à Marlène
  • alain

    bonjour, je suis alle 10 fois en 5 ans a nuremberg , mon fils y habitait , les temoignages du passé nazi sont toujours la ,mais les generations nouvelles ont été eduquées dans ce souvenir douloureux en allemagne.elles ont payées cher la folie de pouvoir de leurs ainés ( voir livre : nurnberg damals und heute sur les bombardements de la ville ).aujourd’hui c’est une ville magnifique et un carrefour de l’europe avec un passé et des monuments moyennageux , eglises ;ponts , chateau reconstruits a l’identique maison de duhrer; nuremberg c’est la victoire de l’europe sur le nazisme

    Répondre à alain
    • Marlène

      Merci pour le témoignage Alain ! 10 fois en 5 ans, ça doit donner une vision vraiment approfondie de la ville. Je trouve ça terrible, dans un sens, pour les jeunes Allemands d’aujourd’hui, de devoir porter le poids de cette histoire qu’ils n’ont pas construite. D’autant que le sujet est tabou et honteux, j’ai lu récemment un livre écrit par la génération des « enfants de la guerre », Ici pas de survivants, j’ai trouvé ce témoignage très poignant.

      Nuremberg est une ville superbe, elle mérite qu’on aille au-delà du passé… mais c’est toujours la délicate question du lien entre une histoire et un lieu : le lieu est-il neutre parce qu’il n’est pas doté d’émotions et a subi ce qu’on voulait bien faire de lui… ou le lieu est-il un élément de l’histoire à part entière, attaché à trop d’affects pour qu’on le considère comme neutre ?

      Répondre à Marlène
  • Audrey

    Bonjour, je viens de « tomber » par hasard sur votre blog via un partage d’un de vos voyages sur Facebook. Je voulais vous féliciter pour vos articles, vos photos, vos descriptions – y compris sur Auschwitz. Ils sont pleins de renseignements pratique mais aussi tellement sobre et plein de respect. Bravo a vous et au plaisir de vous lire lors de vos prochains voyages.
    Audrey

    Répondre à Audrey
    • Marlène

      Bonjour Audrey, merci beaucoup pour le petit message et bienvenue ici !

      Répondre à Marlène
  • Robert Emmanuel

    Merci Marlène pour cet article.
    Je suis un peu comme toi , sensible un peu plus que la moyenne des français au devoir de mémoire de cette période que les nouveaux historiens appellent la guerre civile européenne de 1914 à 1945.
    Nul doute que ce passé doit peser sur les habitants et les allemands en général.
    Chez nous, à un degré moindre, Vichy subit ce genre de désagrément et a du mal à faire oublier son passé collaborationniste.
    Le secret est de laisser passer le « temps ». Il n’y a qu’avec le temps que la sérénité s’installe et que la lucidité sur la perception des événements apparaît.
    Le monde a bien pris réellement conscience de la Shoah qu’au milieu des années 60 et la France n’a réellement honoré et reconnu l’engagement de ses tirailleurs sénégalais que 80 ans après la fin de la Grande Guerre.
    Toute la difficulté consiste à maintenir l’équilibre entre la nécessité de cette « vérité lucide » accessible loin des événements et le devoir de mémoire qui subit justement le temps qui passe et l’oubli.
    Votre article relève ce défi avec brio.
    Encore une fois, merci.

    Répondre à Robert
    • Marlène

      Merci beaucoup de votre commentaire riche et constructif. Effectivement, des villes comme Vichy, Drancy évoquent instantanément le passé. Je me questionne toujours beaucoup, aussi, sur ma « légitimité » à participer au devoir de mémoire. Plus je lis de livres sur cette période, plus je réalise à quel point notre vision se « sculpte » au fil des témoignages que l’on découvre et plus, au fond, je prends conscience qu’on ne sait pas grand-chose. Il est difficile d’en parler pas trop mal, pas trop maladroitement, quand on n’est pas historien et que l’on n’a pas soi-même vécu ces événements.

      Je pars très bientôt à Auschwitz… et je sais déjà à quel point il va être difficile de raconter l’indicible. L’avantage d’un blog, c’est que l’on peut se permettre d’être subjectif… en laissant aux historiens le soin de parler des faits.

      Répondre à Marlène
    • Robert Emmanuel

      Bonjour Marlène.
      Sachez que je suis impatient de lire votre futur article sur ce voyage peu commun.
      Cela fait longtemps également que je souhaite me rendre à Auschwitz sans jamais m’engager complètement dans la démarche alors qu’un vol vers Cracovie ou Katowice est assez courant.
      J’espère vraiment que je pourrai effectuer ce « pèlerinage » un jour.
      Après avoir autant entendu et lu sur la Shoah et ce camp plus particulièrement, il me paraît indispensable de m’y rendre.
      Et pour une raison tout à fait personnelle, un peu mystique ou spirituelle puisque j’ai le sentiment que je n’aurais pas fini « mon devoir de mémoire » sans me rendre auprès du million (ou 2) d’humains qui y sont morts.
      Même si je ne connais aucun d’entre eux ni personne de leur famille, j’ai le sentiment d’être si proche d’eux que j’ai le besoin de leur dire que je ne les ai pas oublié et que j’œuvre modestement chaque jour auprès de mes enfants pour que le bête immonde ne revienne plus sous quelque forme que ce soit.
      Je sais que c’est un peu bizarre comme sentiment.
      Quand à votre légitimé, dans la mesure où vous respectez les faits établis même si vous ne les avez pas vécu, elle est entière et respectable.
      Pensez-vous que les négationnistes ont ce genre d’état d’âmes ?
      En tout cas, je suis impatient de vous lire sur le sujet. J’espère que c’est pour bientôt.
      Et je vous souhaite beaucoup de courage (ce n’est pas un voyage d’agrément) mais aussi de pouvoir toucher du doigt la réalité du passé de ces lieux.

      Répondre à Robert
    • Marlène

      Ce n’est clairement pas un voyage d’agrément, je pense qu’il faudra un peu de temps pour « digérer » ce que je verrai à titre personnel, avant d’en parler.

      Répondre à Marlène
  • travel&run

    Merci beaucoup pour cet article! C’est vrai qu’on en entend pas beaucoup parlé et c’est dommage de laisser les préjugés gagner…

    Répondre à travel&run
    • Marlène

      C’est une ville qui a un passé très compliqué… et ça reste un passé « récent », ce qui veut dire qu’il y avait des médias, de la propagande, de la communication. On a bien retenu le nom de la ville parce qu’il a été largement médiatisé, pour le pire plus que pour le meilleur ! Je vais forcément en parler parce qu’on peut difficilement passer à côté, ça a marqué toute la ville. Mais il y a aussi d’autres choses à voir sur place et j’espère avoir l’occasion d’y retourner l’an prochain à la période de Noël pour découvrir la facette hivernale de la ville !

      Répondre à Marlène
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