Fondation Pierre Bergé : entrez dans le studio d’Yves Saint-Laurent


Yves Saint Laurent par Maurice Hogenboom
Yves Saint Laurent par Maurice Hogenboom
Récemment, j’ai poussé les portes de la fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent pour une visite dont on ne ressort pas indemne : celle du studio où le grand couturier imaginait ses créations.

La fondation Pierre Bergé se situe au cœur du Paris chic, avenue Marceau, à deux pas du Musée de la Mode, dans un hôtel particulier. C’est là qu’en 1974, après 12 années passées rue Spontini, Yves Saint Laurent a installé son atelier. Il y est resté jusqu’à la fin de sa carrière en 2002 et, attaché aux lieux, a continué à y venir régulièrement jusqu’à sa mort.

« Un homme timide, très discret » me décrit une jeune femme qui l’a côtoyé. Cette humilité teintée d’incertitudes, le propre des grands… Ici, on ne parle pas « d’Yves Saint Laurent » mais de « Monsieur Saint Laurent », une marque de respect parmi d’autres envers celui qui a révolutionné la mode féminine en France.

La fondation Pierre Bergé

La fondation est un lieu chaleureux : moquettes épaisses et claires, murs blancs ornés de dorures, lourds rideaux vert sapin. Une atmosphère élégante mais non dépourvue de chaleur, avec de larges fenêtres qui laissent entrer la lumière naturelle. C’est dans les salons ici situés qu’étaient organisés des défilés privés pour les clientes haute couture. Toutes n’avaient pas la possibilité d’assister au défilé officiel, on pouvait donc leur offrir une présentation individuelle des collections.

Dans la maison, on savait parfaitement qui étaient les acheteuses des différentes créations et l’on cherchait à savoir à quelle occasion elles allaient être portées, afin d’écarter la crainte commune à toutes ces clientes de prestige : porter la même tenue qu’une autre.

La fondation conserve aujourd’hui 5000 pièces de mode : 4000 créations haute couture et 1000 créations prêt-à-porter. Elles sont préservées dans des conditions optimales, comme de véritables pièces de musée, dans des salles réfrigérées, maintenues à température et hygrométrie constantes. C’est grâce à cette rigueur que les vêtements peuvent conserver la vivacité de leurs couleurs. Ils ne sont pas exposés en permanence mais seulement de manière ponctuelle, lors d’expositions temporaires ou, pour quelques pièces, au cœur même du studio d’Yves Saint Laurent.

Les ateliers employaient 145 couturières réparties en 5 ateliers. On distinguait des ateliers « tailleur » et des ateliers « flou ». Le « flou » renvoie aux pièces comme les robes, les jupes tandis que le « tailleur » renvoie aux pièces comme les vestes et les pantalons.

Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent
Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent – Photo © L. Castel

Le studio d’Yves Saint Laurent

Lorsqu’Yves Saint Laurent a mis un terme à sa carrière, sa maison de couture a été profondément repensée pour intégrer cette dimension essentielle de la préservation de son héritage artistique. L’ouverture d’un musée Yves Saint Laurent entièrement dédié à son oeuvre est prévue début octobre 2017 dans les locaux de la Fondation.

Le studio de création, lui, a été laissé en l’état, comme il l’était du vivant d’Yves Saint Laurent. On y a juste rapporté les livres de sa bibliothèque personnelle, qui fait la part belle à l’art contemporain. Le studio est une longue pièce rectangulaire bordée de larges fenêtres, où l’on trouve, tout au fond, un mur entier recouvert d’un miroir. Vanité de l’artiste ? Pas du tout, le miroir était l’un des bras droits de ses créations.

Il regardait autant ses modèles en face qu’il les observait dans ce miroir, une manière de mieux cerner le tombé des robes, la fluidité et le mouvement des matières. Même lorsqu’il dessinait, il prenait toujours le temps de contempler ses dessins à travers cette deuxième perspective offerte par le miroir.

Un bureau, une vision de la haute couture

Le studio est blanc : une moquette moelleuse blanc cassé, des murs blancs, des rideaux blancs. Il ne s’agit pas là d’un blanc hospitalier froid et oppressant mais d’un blanc qui met d’autant mieux en avant tous les petits détails dont regorge le studio. On y trouve des tissus posés çà-et-là, matières colorées et brillantes. Il y a ce bureau, sobre, posé sur des tréteaux, avec le mètre de couturier d’Yves Saint Laurent, reçu en héritage de Christian Dior.

Le jeune Yves Saint Laurent vient à peine de fêter sa majorité lorsqu’il intègre l’École de la chambre syndicale de la couture parisienne. Il s’y ennuie tellement qu’il envisage d’ailleurs de renoncer à poursuivre ses études. Mais il est, grâce à son père, en contact avec Michel de Brunhoff, directeur de Vogue France et ce dernier décide d’organiser une rencontre entre Yves Saint Laurent et Christian Dior. Décelant son talent, Dior l’engage alors comme assistant.

Deux ans plus tard, Dior succombe à une crise cardiaque. Un décès si brutal que personne n’avait envisagé la question d’un successeur. Le nom d’Yves Saint Laurent, protégé de Dior, s’impose alors naturellement et à 21 ans, il prend la direction de la maison Dior.

Studio d'Yves Saint Laurent
Studio d'Yves Saint Laurent – Photo © L. Castel

Sur le bureau d’Yves Saint Laurent, on remarque aussi de petites figurines à l’effigie du lion (son signe astrologique) et du serpent, une référence à la maison du serpent (Dar el-Hanch), achetée avec Pierre Bergé dans la Médina de Marrakech. Il y a bien sûr des effigies de Moujik, son chien adoré ou plutôt, ses chiens adorés car il a eu plusieurs chiens similaires successivement prénommés Moujik. A côté du bureau, des cannes à pommeau décoré qu’il affectionnait. On découvre aussi un petit bouquet de blé et, plus loin, une brassée de blé sur une étagère, symboles de prospérité. Rassurante superstition…

Affiche "Love" par Yves Saint LaurentEt puis, il y a cette blouse blanche posée, bien pliée, sur la chaise. Cette blouse que « Monsieur Saint Laurent » portait pour signifier que le rôle d’un grand couturier n’est pas seulement celui de l’artiste, du créateur mais aussi celui de l’artisan, impliqué dans la pratique autant que dans la création. A la voir posée là, on s’attend presque à le voir entrer d’une minute à l’autre.

Derrière son bureau, au mur, les témoignages d’une carrière bien remplie. Des photos, dont celle de Françoise Giroud : Pierre Bergé dira d’elle plus tard « Pour moi, Françoise Giroud représentait exactement le style Saint Laurent: la femme active, qui a du pouvoir et qui agit ».

Des croquis, des essais de palettes de couleurs, une affiche « Love » (cf ci-contre) : Yves Saint Laurent créait chaque année un visuel, mélange de dessin et de collages, qui lui servait ensuite de carte de vœux adressée à ses proches. Un rituel qu’il a respecté tous les ans à partir de 1970, sauf en 1978 et 1993.

Quatre créations

Dans le studio d’Yves Saint Laurent, le regard ne peut se détourner bien longtemps de ces quatre créations exposées sur des mannequins. On les change régulièrement afin de les préserver. A gauche, on découvre une veste du soir de la collection printemps-été 1988 « Tournesols et Iris ». Elle est couverte de sequins jaunes, bleus, marrons et noirs brodés à la main par la Maison Lesage avec un effet de toile peinte et des contrastes entre perles, paillettes et cuir brun. La broderie représente à elle seule 700 heures de travail.

On commençait par faire réaliser le motif en petit format puis il était tout simplement photocopié et épinglé sur le prototype du vêtement pour tester la bonne taille et le bon emplacement. Une fois que ceci était déterminé, on pouvait passer à la réalisation aux bonnes dimensions et au bon endroit. A droite, on découvre une robe de soirée longue en crêpe de soie brun foncé de la collection automne-hiver 1996.

Et au milieu, deux créations qui m’ont littéralement fascinée :

  • Une robe de music-hall pour Zizi Jeanmaire – Portée pendant son spectacle au Casino de Paris en 1972 (« Zizi je t’aime »), cette robe « Les Millionnaires » est en jersey de soie noire avec une broderie de fleurs en paillettes rouges et noires. Devant, un travail de drapé et en bas, des franges. En la contemplant, j’ai eu le même sentiment que face à un ballet de l’Opéra de Paris : tout paraît si simple, si naturel, si fluide mais derrière, se cache un travail immense. La robe de Zizi Jeanmaire reflète la même sobriété et en même temps, montre un savoir-faire unique.
  • Un ensemble blouse et jupe de la « Collection Russe » (collection automne-hiver 1976) – La blouse est en mousseline de soie noire lamée or à motif de fleurs. Elle est portée avec une jupe en velours de soie noire et mousseline de soie noire lamée or à motif de pois. Le tout rehaussé par une ceinture en cuir et velours de soie noire, avec un travail de passementerie époustouflant.

On peut aussi admirer quelques bijoux créés par Loulou de la Falaise. Ci-dessous, la robe « Les Millionnaires » et le bijou associé.

Robe Les Millionnaires pour le spectacle Zizi je t'aime de Zizi Jeanmaire Bijou de la robe Les Millionnaires

Du croquis au prototype

Visiter le studio d’Yves Saint Laurent, c’est aussi découvrir le parcours fascinant d’une création depuis le croquis jusqu’à la réalisation « finale » présentée lors du défilé. Pas si finale que ça, en réalité, car les pièces de défilé restent des prototypes pour les futures commandes qui seront passées par des clientes et réalisées sur mesure après le défilé.

Notre guide nous présente un gros album de croquis. Des croquis très simples, sans aucune indication, aucune couleur, quelques coups de crayon qui pourtant suffisent à raconter le tombé du futur vêtement, ses matières, ses particularités. Nous regardons ce croquis préliminaire puis une photo de la robe achevée, la ressemblance est saisissante. Après ce travail préliminaire, des toiles étaient réalisées : des « prototypes du prototype », en quelque sorte. Le vêtement était conçu dans un tissu écru sobre, on essayait de varier les lourdeurs d’étoffe afin d’obtenir le même tombé que sur le vêtement final.

Ensuite, venait une nouvelle vague de croquis, cette fois-ci avec des indications sur les motifs, un morceau de tissu épinglé au croquis, le nom du chef d’atelier chargé de superviser la création du vêtement et le nom du mannequin qui le porterait lors du défilé. Chaque vêtement devait en effet correspondre aux mensurations mais aussi à la personnalité exprimée par le mannequin. Tous ces croquis annotés forment ce qu’on appelle « la Bible ». Elle abrite le secret d’une collection, dernière étape avant la réalisation des prototypes du défilé.

Bien sûr, tout ce processus n’était pas figé, il arrivait parfois que l’on échancre davantage un dos, que l’on modifie la conception des manches… mais en regardant la Bible puis les photos du défilé, on réalise que l’essentiel est là dès les premiers instants.

Croquis d'Yves Saint Laurent Croquis d'Yves Saint Laurent Croquis d'Yves Saint Laurent Croquis d'Yves Saint Laurent

Informations pratiques

Bien que n’étant pas une spécialiste de la mode, j’ai trouvé cette visite fascinante. Ceux qui connaissent déjà très bien la carrière d’Yves Saint Laurent resteront peut-être sur leur faim en ne découvrant que quatre créations haute couture mais cette visite est avant tout un moyen d’approcher l’univers de ce couturier de génie… avant de le découvrir plus en détail grâce aux expositions temporaires organisées par la fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. On en ressort avec beaucoup de respect pour son œuvre, non sans noter qu’à la fondation, ils sont nombreux à parler de lui au présent. Ce genre de créativité rare est si intemporel !

A l’heure où je mets à jour cet article, les visites du studio Yves Saint Laurent sont suspendues en raison de l’ouverture prochaine du musée Yves Saint Laurent le 3 octobre 2017. Le bâtiment se situe au 5 Avenue Marceau à Paris (métro Alma-Marceau, ligne 9).

Précision utile : les photos sont strictement interdites au sein de la fondation… et le service presse de la fondation n’a pas répondu non plus à ma demande de photos d’illustration.


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7 commentaires sur “Fondation Pierre Bergé : entrez dans le studio d’Yves Saint-Laurent

  • Célia

    ça ça m’interesse vraiment d’y aller. Il faut que je note !

    Répondre à Célia
  • Bouquiner

    Oui chanceuse et MERCI pour ce superbe article ! :)

    Répondre à Bouquiner
  • Cécile

    Chanceuse que tu es, c’est magnifique et ça doit être vraiment inspirant comme endroit!

    Répondre à Cécile
    • Marlène

      Je te confirme ! C’est là qu’on réalise à quel point il avait du talent bien au-delà d’un coup de crayon ou même d’une idée… Dès le début du processus on sent qu’il avait déjà en tête la façon dont le vêtement allait bouger par exemple.

      Répondre à Marlène
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