Visiter Auschwitz Birkenau : cette journée inscrite dans ma mémoire


Je crois qu’on ne décide pas de visiter Auschwitz par hasard. On y arrive avec une histoire : la sienne, celle de sa famille, celle de son peuple, celle que l’on a lue dans les livres ou celle que l’on a apprise à l’école. Franchir le portail « Arbeit macht frei », fouler le sol d’un camp de concentration et d’un camp d’extermination, « aller au musée d’Auschwitz » comme disent certains… ne ressemble en rien à une visite ordinaire.

Auschwitz est difficile à raconter. Ce fut, pour plus d’un million d’êtres humains, la fin du voyage. Dans l’horreur, l’inhumanité et l’isolement. Alors je veux vous parler des lieux, de leur histoire et de ce que l’on y ressent.

Mais Auschwitz est aussi le début d’un chemin : celui où l’on devient soi-même un « porteur de mémoire », qui a vu et qui peut raconter. Et j’aimerais guider ceux qui ont envie d’entreprendre ce chemin.

C’est impossible de le faire en un seul article… alors voici ce que je vous propose :

  • Cet article, où je vais vous raconter ma visite à Auschwitz I, où se trouve le portail Arbeit macht frei et où l’on peut découvrir aujourd’hui la partie « musée » du camp.
  • Un deuxième article, consacré à la visite d’Auschwitz II – Birkenau qui a été à la fois un camp de concentration et un camp d’extermination.
  • Un guide pratique, qui regroupe toutes les informations utiles pour visiter Auschwitz : les transports, les possibilités de visite avec ou sans guide, des infos pratiques…

J’espère que ce sera aussi l’occasion d’échanger sur ce lieu si particulier, préservé par des gens qui font un travail formidable. Tous les lieux de mémoire n’ont pas eu cette chance de perdurer, comme j’ai pu le voir en allant sur le site de l’ancien camp de Plaszow, presque intégralement détruit par les nazis. Alors Auschwitz n’est pas seulement un témoignage de la barbarie, c’est aussi un lieu unique où rendre hommage à tous ceux qui ne sont pas revenus.

Les barbelés du camp d'Auschwitz II - Birkenau
Les barbelés du camp d’Auschwitz II – Birkenau

Visiter Auschwitz, un choix mûrement réfléchi

L’idée de visiter Auschwitz n’est pas venue subitement. Elle résulte d’un cheminement qui a commencé dès l’enfance, lorsque je me suis plongée dans des livres qui racontaient l’horreur. Le Journal d’Anne Frank, Un Sac de Billes de Joseph Joffo, La mort est mon métier de Robert Merle et tant d’autres témoignages ou fictions retraçant cette période de l’histoire…

J’ai continué à lire, beaucoup, sur ce sujet. Depuis que je tiens un blog culture, je partage parfois des avis sur certains livres, films ou documentaires sur cette période. 90% de ma bibliothèque traite de la Shoah et de la Seconde Guerre Mondiale.

Pourtant, je n’imaginais pas aller à Auschwitz « pour de vrai ». Peut-être parce qu’une part de moi-même aurait aimé que ce lieu n’existe que dans des livres. Peut-être parce qu’il faut attendre le « bon moment » pour y aller.

Le bon moment, une décision intime

Le bon moment n’est pas celui où l’on peut visiter Auschwitz sans émotions. C’est celui où l’on peut y aller sans que le lieu nous anéantisse. Auschwitz vous révèle ce que l’homme a de plus innommable en lui. Auschwitz vous jette à la figure de l’horreur, de la douleur, de la honte, de la culpabilité, de la cruauté, et tant d’autres sentiments que vous êtes – inévitablement – submergé.

On sait que l’on peut visiter Auschwitz quand on se sent capable de repousser le fond d’un geste énergique pour remonter à la surface. Quand la mort qui règne partout là-bas vous redonne un souffle de vie. Vous fait prendre conscience de votre chance. De ce que ça signifie d’être vivant. Du rôle que nous pouvons tous jouer dans « le devoir de mémoire ». De l’importance de relativiser ses tracas du quotidien. Là, oui, on est prêt à visiter Auschwitz.

Pancarte "Halt !" pour interdire d'approcher les barbelés - Auschwitz I
Pancarte « Halt ! » pour interdire d’approcher les barbelés – Auschwitz I

Visiter Auschwitz sans guide

Dès l’instant où j’ai décidé d’aller là-bas, j’ai su que je voulais visiter Auschwitz sans guide. Je ne voulais pas d’une visite au pas de course. Je voulais pouvoir échapper aux touristes prenant des selfies devant le portail Arbeit macht frei.

Je ne voulais pas qu’on m’impose le temps du recueillement à coup de « vous avez 5 minutes ». Ou que l’on me demande de rester 15 minutes ici et 3 minutes là alors que je voulais faire autrement.

C’est un choix que je n’ai pas regretté une seule seconde. J’ai pu entrer dans ces blocks où les visites guidées ne vont pas. Prendre le temps d’être seule, de laisser passer les groupes pour voler un peu de silence. Pour photographier sans déranger. Pour prendre des notes furieusement sur le petit carnet qui m’accompagne dans mes voyages.

J’avais acheté à la librairie le livret « The Auschwitz-Birkenau Memorial – A Guidebook » et je le recommande chaudement (il coûtait moins de 4€). Il contient des plans et quelques explications historiques très utiles pour se repérer quand on visite sans guide. Bien sûr, le but n’était pas de le lire en entier tout en visitant mais il a été un support précieux, notamment à Birkenau.

Je profite de l’occasion pour publier un plan du camp d’Auschwitz I. Il vous aidera peut-être à visualiser un peu mieux l’organisation du camp dont je vais vous parler aujourd’hui. Vous pouvez cliquer sur le plan pour le télécharger en PDF.

L’entrée dans le camp s’effectue aujourd’hui au niveau du bâtiment G du plan.

Plan du camp d'Auschwitz I
Plan du camp d’Auschwitz I

J’avais choisi octobre pour une raison précise. 73 ans plus tôt, le 7 octobre 1944, a eu lieu à Birkenau une révolte extraordinaire : les hommes du Sonderkommando, choisis parmi les déportés pour sortir les cadavres des chambres à gaz et les emporter au crématoire, se sont rebellés, faisant exploser le crématoire IV de Birkenau et endommageant le crématoire III. La résistance, jusqu’au bout, à une période où les nazis commençaient à détruire les installations pour dissimuler leurs crimes.

C’est en pensant à eux que je me suis réveillée ce jour là, non sans une certaine appréhension, à 5h15. Prendre le bus à Cracovie, dans le froid. Regarder le paysage morne qui défile vers Oswiecim. Cette petite ville qui n’avait rien demandé à personne.

L’ironie du sort, c’est que les Allemands et les Polonais ont longtemps cohabité en paix à Oswiecim. Et ce sont les Rois de Pologne qui avaient encouragé les Juifs à venir peupler cette région quelque peu délaissée… au point qu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, 58% de la population d’Oswiecim était juive.

Et puis sont arrivés les camps.

Auschwitz I et son Arbeit macht frei

Le bus me dépose à l’entrée d’Auschwitz I. C’est le camp initial, construit au printemps 1940 en récupérant les bâtiments d’une ancienne caserne de l’armée polonaise. 70000 personnes y ont perdu la vie. C’est là que l’on envoyait bon nombre de prisonniers de guerre, opposants politiques et résistants.

A l’extérieur du camp de concentration, on découvre sur des panneaux plein d’informations sur le lieu. Depuis une dizaine d’années, la fréquentation du musée d’Auschwitz a littéralement explosé. De 500000 visiteurs autour de 2003, on a dépassé aujourd’hui la barre des 2 millions. Peut-être parce que le temps passe et que les nouvelles générations ont fait la paix avec la culpabilité et la honte qui pesaient plus lourd, avant. Peut-être parce que le web permet de s’informer plus facilement pour organiser sa visite sur place.

Comme j’ai fait le choix de visiter Auschwitz sans guide, je peux entrer directement dans le camp via une file dédiée, sans avoir à faire la queue avec les groupes.

La première chose qui me frappe, c’est que l’endroit est petit. On en voit le bout. Ce qui, en soi, est plus inquiétant que rassurant quand on sait que jusqu’à 20000 prisonniers ont été enfermés là simultanément.

Un beau soleil éclaire le camp et si l’on n’avait pas l’impression de se retrouver debout dans une scène de ses livres d’histoire, ça pourrait être une journée ordinaire.

Entrée du camp Auschwitz I et bâtiment des cuisines
Entrée du camp Auschwitz I et bâtiment des cuisines

« Arbeit macht frei »

Très vite, on se retrouve face à ce portail qui a marqué la mémoire collective : Arbeit macht frei. La devise signifie « le travail rend libre » : elle existait déjà dans de nombreux livres et sur le fronton de l’entreprise IG Farben, spécialisée dans les produits chimiques. Une entreprise qui a largement financé le nazisme et qui a fabriqué le Zyklon B, gaz toxique utilisé dans les chambres à gaz.

Le portail Arbeit macht frei à l'entrée du camp Auschwitz I
Le portail Arbeit macht frei à l’entrée du camp Auschwitz I

Puis on franchit le portail… et cet instant m’a peut-être plus marquée encore que la vision du « Arbeit macht frei ». On entre, avec la liberté de ressortir sur ses deux jambes.

A l’intérieur du camp, on peut visiter plusieurs des blocks : certains abritent une exposition « générale » sur les conditions de vie dans le camp et les crimes perpétrés (expériences médicales, torture), d’autres sont plus « spécialisés » et s’intéressent à des populations précises (les Polonais, les Français, les Belges, les Sinté et les Roms…) ou à des aspects plus précis du nazisme (par exemple, la collaboration de certaines grandes entreprises au nazisme). Ce sont souvent ces blocks spécialisés que vous ne verrez pas lors des visites guidées génériques.

Chaque bloc abrite des expositions avec des explications, des objets, des photos… auxquels s’ajoutent des panneaux d’information à l’extérieur, dans certains lieux précis. On est donc submergé par une quantité d’informations absolument gigantesque et une seule journée ne suffirait pas à tout lire.

Quand on entre dans le camp, on découvre à droite l’endroit où s’installait l’orchestre d’Auschwitz I, qui a commencé à jouer en 1941 : il jouait pour que les prisonniers partant ou revenant du travail avancent en rythme… et pour que les SS puissent les compter facilement. L’appartenance à cet orchestre a sauvé la vie de quelques détenus. D’ailleurs, Birkenau disposait aussi d’un orchestre de femmes.

A gauche, on découvre le block 24, qui ne se visite pas. De 1943 à 1945, il a accueilli un bordel. Oui, un lieu de prostitution au beau milieu d’un camp de concentration. Les femmes contraintes à se prostituer étaient choisies parmi les jeunes déportées – polonaises et allemandes pour la plupart. Les clients étaient soit des SS, soit une poignée de prisonniers non-juifs occupant des « rôles significatifs » dans le fonctionnement du camp. Encore aujourd’hui, la prostitution dans les camps de concentration reste un sujet très méconnu et très tabou.

Le Block 14 : les Polonais face à l’ennemi

J’ai commencé la visite par le block 14. Il évoque le rôle de la Pologne dans la Résistance… et le sort réservé à la population polonaise.

J’ai passé énormément de temps dans ce block car je n’arrivais pas à me résoudre à « ignorer » certains documents, certains visages. Un peu comme si c’était une marque de respect de regarder chacune des victimes. Hélas, il y a tant de documents présentés dans ce musée d’Auschwitz qu’il est littéralement impossible d’espérer tout voir en une visite.

J’en ai pris conscience quand j’ai réalisé à 11h00 que je n’avais visité « que » deux blocks alors que j’étais dans le camp depuis le tout début de la matinée.

Musée d'Auschwitz I - Au rez-de-chaussée du block 14
Musée d’Auschwitz I – Au rez-de-chaussée du block 14

De ce block 14, j’ai retenu des images : des enfants affamés, maigres à faire peur, témoignage de la stratégie adoptée par les nazis, qui consistait à affaiblir le peuple polonais pour le contraindre à se soumettre.

J’ai retenu une citation d’Himmler, expliquant :

« Pour la population de l’est non-allemande, il ne peut y avoir de scolarisation au-delà [de l’école élémentaire]. L’objectif d’une telle école ne peut être que le suivant : compter jusqu’à 500 maximum, écrire son nom, apprendre que Dieu ordonne de servir les Allemands, faire preuve d’un zèle honnête et de politesse. Je ne pense pas que la lecture soit indispensable ».

Le système éducatif avait été entièrement repensé en ce sens.

Des enfants polonais affamés et une carte de rationnement - Musée d'Auschwitz I, block 14
Des enfants polonais affamés et une carte de rationnement – Musée d’Auschwitz I, block 14

Partout, des visages et des histoires de prisonniers. Comme cette petite fille, Ania Bogdanska, née à Birkenau en octobre 1944… J’ai fait des recherches sur elle, après. Sa maman est devenue stérile suite à son enfermement à Auschwitz mais elle et sa petite fille ont survécu.

Ania Bogdanska, née le 26 octobre 1944 à Birkenau
Ania Bogdanska, née le 26 octobre 1944 à Birkenau

On peut poursuivre la visite par le block 15, qui concerne l’invasion de la Pologne, le partage du territoire entre les Allemands et les Soviétiques et ce qui a suivi, jusqu’aux déportations.

Le Block 13 : destin des minorités

Le Block 13 évoque le destin des minorités Roms et Sintés. On découvre ici aussi beaucoup de photos d’avant-guerre. Elles sont très marquantes car nous savons tous que le bonheur qu’on y voit va voler en éclats. Les enfants qui jouent dans l’herbe en été deviennent, au fil de notre progression dans le block 13, des enfants nus et maigres, victimes du typhus et de la faim.

Certains ont été filmés par des « biologistes raciaux nazis »… ceux qui essayaient de lister les « tares » supposées de ces minorités pour mieux justifier leur élimination. Parmi les enfants que l’on découvre dans ce film, seuls 4 ont survécu.

Partout, des chiffres, des noms, des visages… et tant d’êtres humains qui ne sont jamais rentrés chez eux.

Le Block 4 : Extermination

Tôt ou tard, on y arrive. Le block 4 marque un changement d’atmosphère. Après le calme et le respect des blocks 14 et 13, peu fréquentés… on entre dans l’un des blocks que « tout le monde veut visiter à Auschwitz ». Il y a des groupes, il y a des gens qui vous bousculent pour faire des photos. Mais il y a aussi une dame, qui fait la visite en pleurant, un drapeau d’Israël sur les épaules.

Auschwitz, c’est aussi se confronter à cette réalité : face aux images insoutenables, chacun fait face comme il peut

Quand j’ai discuté du camp de concentration avec des gens qui sont allés le visiter, j’ai constaté que les comportements qui choquaient n’étaient pas les mêmes pour tout le monde : certains ont trouvé les drapeaux dérangeants (« on n’est pas dans un stade »), d’autres n’ont pas aimé ceux qui photographiaient. Pour ma part, ça m’a agacée d’entendre des gens rire bruyamment à Birkenau.

Mais au fond, je crois que chacun porte le deuil comme il peut… et fait comme il peut pour créer une distance émotionnelle avec le lieu. Le rire (nerveux), la prise de photos ou de notes, les « signes ostentatoires » de son appartenance à la communauté juive sont sûrement des stratégies très personnelles pour évacuer la pression.

Dans le block 4, je n’ai pas fait de photos.

L'ironie d'une pancarte Lebensgefahr (danger de mort) à Auschwitz I
L’ironie d’une pancarte Lebensgefahr (danger de mort) à Auschwitz I

Dans les deux premières salles, on découvre une multitude de documents, de ceux que l’on peut jeter à la figure des négationnistes : des télégrammes, des documents évoquant les arrestations et les déportations, avec des motifs qui tombent toujours plus bas (avoir apporté son aide à des Juifs, avoir écouté une radio étrangère, avoir lu des documents illégaux…). Il y a aussi une urne, qui contient des cendres collectées à Birkenau sur le site des crématoriums…

On découvre des fiches de prisonniers, le document évoquant la « Solution finale », une copie du journal qui faisait le décompte des morts, des photos des ghettos d’Europe… Les registres sont interminables.

La troisième salle évoque les transports et l’arrivée à Auschwitz, les « sélections »… Une photo d’un groupe d’enfants prise à Birkenau en 1944, qui partent vers la mort sans le savoir. Je repense toujours aux mots d’Elie Wiesel :

« La faim, la soif, la peur, le transport, la sélection, le feu et la cheminée : ces mots signifient certaines choses, mais en ce temps-là, elles signifiaient autre chose ».

Dans mon carnet, j’ai noté un mot : « Atroce ». Les marches qui mènent à l’étage du Block 4 ont été creusées par les pas. La foule se presse. Difficile de parler d’empressement à découvrir la salle 4. Elle évoque l’extermination.

Il y a des photos, prises en cachette par les hommes des Sonderkommando dont je vous ai parlé au début de l’article. Il y a des calculs savants sur la capacité d’un crématorium, les systèmes de ventilation, le coût des opérations. C’est froid, c’est mathématique, c’est détestable.

Il y a des explications sur le fonctionnement des chambres à gaz, les « fausses douches » construites pour faire croire aux prisonniers qu’ils allaient simplement se laver. Ils faisaient tenir 2000 personnes dans 210 m². Près de 10 personnes par mètre carré. Imaginez ça dans votre appartement, dans votre maison.

Et ce n’est pas tout. On vous raconte le gaz, le Zyklon B qui asphyxiait les gens. La récupération des dents en or, des bijoux, des cheveux. L’envoi au crématorium.

La salle 5, justement, vous montre ce qu’il advenait de ces êtres humains. Les textiles créés avec les cheveux des femmes assassinées. Les squelettes « préparés » pour être envoyés à l’institut d’anatomie de Strasbourg où ils permettraient à des étudiants d’apprendre la médecine. 1950 kilos de cheveux entassés dans une pièce. 1950 kilos. Une chevelure humaine pèse moins de 200 grammes. Ces cheveux étaient revendus à 50 pfennigs le kilo à l’industrie textile allemande.

« Pas de mots », ai-je noté dans mon carnet. Que voulez-vous dire face à ça ? Comment en arrive-t-on à ça ?

La salle 6 du block 4 concerne le pillage des biens des Juifs, avec des documents qui font les comptes avec une précision extrême de tout ce qui a été volé. Les quantités sont astronomiques : 111 000 paires de chaussures. 132000 chemises. 119000 robes.

Le Block 5 : Preuve des Crimes

Le block 5 est le tombeau de tous les objets retrouvés après la libération des camps, ayant appartenu aux déportés. Des talits (châles de prière juifs), des photos et des objets par milliers : peignes, brosses, blaireaux, cirage, vêtements, vaisselle… Des prothèses, ayant appartenu à des déportés handicapés.

On marche soudain au milieu de milliers de chaussures d’hommes, de femmes, d’enfants. Elles sont noircies et au milieu du tas, émergent quelques chaussures rouges. Les images de la « petite fille au manteau rouge » de La Liste de Schindler surgissent, inattendues, dans mon esprit.

Chaussures à Auschwitz I
Chaussures à Auschwitz I – Photo © Abel Francés Quesada

Le Block 6 : Vie des Prisonniers

Ici, on vous explique comment les déportés étaient (mal)traités à leur arrivée dans le camp, marqués avec un écusson indiquant la cause de leur enfermement, tatoués dans certains cas, un tatouage qui permettait d’identifier les corps dans un contexte où le taux de mortalité explosait… On traverse un couloir entier de photos : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, jeunes pour la plupart. Des regards abattus mais aussi des regards fiers, de la défiance. Visages qui n’ont pas survécu.

On nous raconte le quotidien dans le camp, les punitions quand les détenus essayaient d’avoir recours à des techniques pour avoir plus chaud (s’enrouler des serviettes autour des pieds par exemple). Les déportés bénéficiaient de rations de 1500 kcal par jour environ, c’est moins que la ration quotidienne recommandée pour un enfant… et ils travaillaient 11h par jour, 6 jours sur 7 voire 7 jours sur 7. Pour survivre, il était indispensable de trouver un moyen de se procurer de la nourriture en plus.

Enfances brisées - Camp de concentration Auschwitz I
Enfances brisées – Camp de concentration Auschwitz I

Des photos prises après la libération du camp vous montrent l’impact tragique de la malnutrition. Plusieurs milliers de prisonniers n’ont même pas pu être évacués tant leur faiblesse physique les rendait incapables de marcher. Certains sont morts après la libération, trop malnutris pour que le corps s’en relève.

Sur ces photos, on voit par exemple une petite fille dont la soeur jumelle est décédée après la libération, trop faible pour remonter la pente. Une femme de 31 ans, qui pesait 65 kg pour 1m60 avant la guerre… et 25 kg en sortant d’Auschwitz. Une autre femme de 37 ans, 60 kg pour 1m68 avant Auschwitz, 35 kg à sa sortie.

Les ravages de la malnutrition - Musée d'Auschwitz I
Les ravages de la malnutrition – Musée d’Auschwitz I

On vous raconte aussi les journées des déportés. Les bactéries fécales retrouvées dans la nourriture. La viande en décomposition qu’on leur servait. On vous parle des expériences de Mengele sur les jumeaux. De « l’analyse histologique d’une tête d’enfant de 12 ans ». A ce stade, il n’y a plus de mot dans le dictionnaire capable d’expliquer les choses.

Le Block 7 : Conditions de vie et d’hygiène

Ou plutôt, conditions de survie et manque d’hygiène. Imaginez 700 à 1000 prisonniers par baraquement. Ce block 7 vous montre leurs conditions de détention. Au début, il n’y avait que de la paille au sol… puis de grossiers matelas de paille jusqu’en 1941.

Ensuite, des aménagements rudimentaires, des toilettes sans intimité… Des lits individuels où l’on dormait à plusieurs. Sur les lits ci-dessous, il y avait généralement deux prisonniers par étage.

Dortoirs et châlits - Auschwitz I
Dortoirs et châlits – Auschwitz I

Certains prisonniers, choisis parmi les déportés, occupaient des fonctions d’encadrement dans le camp de concentration, se montrant parfois plus cruels que les SS eux-mêmes : les Kapos supervisaient le travail, les Blockältesters supervisaient les blocks… et eux seuls profitaient d’une « chambre » offrant plus d’intimité que les dortoirs. Certains de ces prisonniers ont profité de leur place à part pour aider, comme ils le pouvaient, les autres déportés.

Une chambre de Blockältester - Auschwitz I
Une chambre de Blockältester – Auschwitz I

Les lavabos ont été installés en 1941. Avant, les prisonniers devaient se débrouiller avec des récipients à l’extérieur des baraquements.

Lavabos - Auschwitz I
Lavabos – Auschwitz I

Les toilettes étaient en nombre insuffisant par rapport au nombre de prisonniers dans le camp. Avant leur installation en 1941, les déportés allaient dans des latrines extérieures.

Toilettes collectives - Auschwitz I
Toilettes collectives – Auschwitz I

Block 10 et Block 11 : Le block de la mort et les expériences médicales

Le block 10 (qu’on ne peut pas visiter) a servi, entre autres à mener des expériences de stérilisation sur les déportés entre avril 1943 et mai 1944. Il jouxte le block 11, dit « Block de la mort ». Ce block 11 servait de « prison », une prison dans la prison. On y envoyait les déportés suspectés d’activités clandestines (préparation d’une évasion ou d’une mutinerie). On y envoyait aussi les Polonais de la région suspectés d’avoir aidé les prisonniers.

La Gestapo y tenait de brefs « tribunaux » de pacotille, aboutissant généralement à une condamnation à mort. La sentence était souvent exécutée par le SS en poste dans le block à ce moment là. Des prisonniers étaient contraints à travailler dans ce block. Ils bénéficiaient d’une « chambre ».

Chambre des déportés travaillant dans le Block 11 - Auschwitz I
Chambre des déportés travaillant dans le Block 11 – Auschwitz I

Les femmes et hommes condamnés à mort devaient se déshabiller dans une pièce dédiée.

Salle de déshabillage des femmes - Auschwitz I Block 11
Salle de déshabillage des femmes – Auschwitz I Block 11
Salle de déshabillage des hommes - Auschwitz I Block 11
Salle de déshabillage des hommes – Auschwitz I Block 11

Les condamnés à mort étaient ensuite conduits dans une cour entre les blocks 10 et 11… où ils étaient la plupart du temps fusillés par un peloton d’exécution contre « le mur de la mort ». Aujourd’hui, c’est là que l’on peut déposer des bougies et des fleurs en hommage aux victimes.

Le Mur de la Mort entre le block 10 et le block 11 à Auschwitz
Le Mur de la Mort entre le block 10 et le block 11 à Auschwitz

Sur la gauche de la photo ci-dessus, vous voyez une sorte de poteau incliné, où l’on distingue un crochet en haut. Il s’agit d’un poteau de torture. Les prisonniers y étaient pendus par les bras, mains attachées dans le dos… et restaient ainsi pendant des heures voire pendant des jours entiers.

Le block 11, ce n’est que ça. Une créativité dans la cruauté, pour faire souffrir autant qu’on peut le faire. Par tous les moyens. Une torture physique, mentale, intégrale, un anéantissement de l’être humain.

On peut justement descendre dans le sous-sol du block 11. C’est là que les prisonniers accusés d’avoir enfreint les règles du camp de concentration étaient torturés. Je me suis retrouvée seule en bas car il était déjà plus de 13h. Les groupes du matin étaient partis, ceux de l’après-midi pas encore arrivés. Ça a rendu la visite d’autant plus pesante.

Seule dans le sous-sol du block 11 à Auschwitz I
Seule dans le sous-sol du block 11 à Auschwitz I

Le sous-sol a été un lieu où des gens ont souffert jusqu’à la mort. Il y avait ici des « cellules sombres », sans fenêtre, sans aération, aux murs peints en noir… où l’on enfermait des gens sans eau et sans nourriture jusqu’à ce que l’oxygène contenu dans la cellule s’épuise et qu’ils meurent asphyxiés.

Il y avait ici des cellules debout. Les gens étaient littéralement emmurés, par quatre, dans une cellule ne permettant que de rester debout. Avec une ouverture de 5 cm de large pour respirer. Ceux qui ne mouraient pas d’épuisement devaient retourner travailler le lendemain.

Les cellules debout dans le sous-sol du block 11 à Auschwitz I
Les cellules debout dans le sous-sol du block 11 à Auschwitz I

C’est aussi dans ce sous-sol qu’a été testé pour la première fois le Zyklon B, gaz toxique des chambres à gaz.

Les Blocks sur chaque nation

La visite est loin d’être finie… et comme vous pouvez le constater, chaque block ne fait qu’ajouter à l’horreur… Après le block 11, j’ai dû faire la visite un peu plus rapidement car je voulais partir pour Birkenau et que je n’avais pas assez de temps pour tout voir. J’ai néanmoins tenu à entrer dans chaque block pour en faire le tour mais j’ai moins approfondi la visite.

Je suis d’abord entrée dans un bâtiment sur le côté du camp, largement consacré au rôle des grands industriels dans la guerre et dans le régime nazi. Ce bâtiment raconte notamment la collaboration de l’entreprise Topf und Söhne dans la construction des crématoires.

Le premier crématoire d’Allemagne remontait à 1878, il n’y en avait qu’une vingtaine en 1914 et il a fallu attendre 1934 pour que ce soit considéré comme une alternative à l’enterrement. Topf und Söhne fabriquait des chauffages et des incinérateurs… et, à l’époque, a qualifié la collaboration avec les nazis de « challenge industriel ».

« Société de collabos », ai-je commenté sur mon carnet. Topf und Söhne a toujours nié sa responsabilité par la suite… et n’a jamais été condamnée pour complicité.

Topf und Söhne, complices du nazisme
Topf und Söhne, complices du nazisme

Si l’on sait tant de choses aujourd’hui sur ces crématoriums, c’est notamment grâce aux hommes des Sonderkommandos qui ont réussi à photographier les fours, grâce aux témoignages des détenus qui ont raconté… car les nazis ont tout fait pour effacer les traces de leurs crimes, en dynamitant les crématoriums quand ils ont senti le vent tourner.

Il y a ensuite beaucoup d’autres blocks à voir :

  • Le block 27, qui contient un « livre des noms » avec plus de 4 millions de victimes de la Shoah listées.
  • Le block 21, sur la communauté juive de Hollande.
  • Le block 18, sur les Juifs de Hongrie et les minorités hongroises déportées.
  • Le block 17, sur l’Autriche (fermé pour restauration lors de ma visite).
  • Le block 16, sur la Bohème.

Le block 20 est consacré aux déportés français (au rez-de-chaussée) et belges (à l’étage). La visite commence par un long couloir plongé dans la pénombre, éclairé par de petites lumières au sol. Au bout, un écran qui dit, en français :

« Souviens-toi. Près de 76 000 Juifs ont été déportés de France dont plus de 11 000 enfants. Près de 69 000 d’entre eux ont été déportés à Auschwitz, près de 900 à Kaunas, plus de 2000 à Maïdanek, plus de 2000 à Sobibor. De tous ces déportés, 2500 seulement sont revenus, soit 3% d’entre eux.

Plus de 3000 résistants ont été déportés à Auschwitz. Parmi ces derniers, seuls 969 sont revenus ».

Le block 20 : hommage aux déportés de France - Auschwitz I
Le block 20 : hommage aux déportés de France – Auschwitz I

La mise en scène est extrêmement émouvante. Des photos sur les murs, des silhouettes peintes qui donnent l’impression que l’ombre de toutes ces victimes vous accompagne.

Le block 20 : hommage aux déportés de France - Auschwitz I
Le block 20 : hommage aux déportés de France – Auschwitz I

Des souvenirs d’une époque heureuse, avant. Une salle qui liste les convois partis de France vers les camps de la mort, explique le régime de Vichy. L’exposition est sonorisée et l’on entend le bruit des trains dans les salles. Saisissant.

Le block 20 : hommage aux déportés de France - Auschwitz I
Le block 20 : hommage aux déportés de France – Auschwitz I

A l’étage, on entre dans une atmosphère très lumineuse, très différente… qui raconte cette fois-ci l’Holocauste en Belgique.

Déportés de Belgique - Block 20, Auschwitz I
Déportés de Belgique – Block 20, Auschwitz I

Les Blocks médicaux

Les actuels blocks 20 et 21 constituaient à l’époque du camp de concentration ce que l’on appelait le « Revier ». C’est là qu’on envoyait les malades. Leur nombre augmentait tellement au fil du temps que le block 28 s’est ajouté aux deux autres fin 1940. Les blocks 9 et 19 sont venus s’y ajouter plus tard.

Le rôle de ces blocks a bougé au fil du temps : par exemple, pendant l’année 1941, le block 20 accueillait les malades contagieux et ceux que le jargon des camps surnommait les « Müselmänner » (dérivé du mot « musulman » en yiddish). C’étaient des prisonniers mourants qui avaient « abandonné le combat » et restaient prostrés en attendant la fin. C’est dans le block 20 que certains prisonniers ont été tués par injection létale. Plusieurs dizaines de personnes mouraient parfois, chaque jour, de cette manière.

Le Block 21, lui, est devenu un block de chirurgie.

On trouve encore la trace de ce passé médical à l’entrée de ces blocks, avec des inscriptions comme « Haftl.-Krankenbau » (abréviation de Häftlings-Krankenbau, « infirmerie pénitentiaire »).

L'entrée du block 21 - Auschwitz I
L’entrée du block 21 – Auschwitz I
Reconstitution d'un cabinet médical - Auschwitz I
Reconstitution d’un cabinet médical – Auschwitz I

Les autres blocks

Si vous faites la liste de tous les blocks que j’ai évoqués, vous remarquerez que certains ne se visitent pas. Ils abritent la plupart du temps des bureaux (administration du musée d’Auschwitz, archives sur les déportés au block 24, salles pour la restauration d’objets…).

Certains blocks peuvent aussi être fermés ponctuellement pour des travaux de restauration. C’est généralement précisé en amont de la visite sur le site du musée d’Auschwitz.

La Place de l’Appel

Au-delà des blocks, les extérieurs du camp eux-mêmes vous marquent. Ces doubles rangées de barbelés, avec le jour qui passe entre les fils de fer, l’extérieur qui devait sembler si proche et si loin à la fois. Les pancartes « danger de mort » et leur ridicule honteux. La potence, où Rudolf Höss – principal responsable du camp – a été pendu après la guerre, au milieu de son royaume de l’horreur.

Entre deux rangées de barbelés - Musée d'Auschwitz I
Entre deux rangées de barbelés – Musée d’Auschwitz I

La Place de l’Appel m’a marquée. C’est là que les déportés devaient se rassembler pour l’appel, souvent évoqué dans les témoignages de survivants et souvent mis en scène dans les films. Les SS le prolongeaient souvent durant plusieurs heures, jusqu’à 12 heures parfois, par tous les temps.

Sur cette place, on trouve des potences. Régulièrement, des prisonniers étaient pendus en public au cours de l’appel, pour tentative d’évasion (réelle ou présumée), pour avoir aidé d’autres prisonniers à s’enfuir. Les SS pouvaient ainsi pendre une dizaine de personnes en même temps, ce qui servait à exercer une pression psychologique sur les autres détenus.

Les potences de l'Appellplatz - Auschwitz I
Les potences de l’Appellplatz – Auschwitz I

Et pendant ce temps… le SS chargé de l’appel montait la garde bien au chaud dans sa guérite, avec sa girouette ridicule sur le toit pour indiquer le sens du vent. A Auschwitz, c’est ce genre de détail qui vous reste en tête.

Guérite sur la place de l'appel à Auschwitz I
Guérite sur la place de l’appel à Auschwitz I

Le crématorium d’Auschwitz I

L’heure est venue pour moi de quitter le camp d’Auschwitz I. Il doit être environ 14h30… mais il reste un dernier endroit à affronter à Auschwitz I : le crématorium. Encore une fois, je suis seule. Pas de groupe à l’horizon. La porte qui ferme mal semble s’ouvrir sur un gouffre noir. Quelques fleurs au pied du mur.

Entrée du crématorium à Auschwitz I
Entrée du crématorium à Auschwitz I

Le bâtiment semble minuscule. On l’appelait le « Krema I ». Les nazis pouvaient y faire disparaître 340 corps par jour, dans trois fours crématoires. Par la suite, ce crématorium a été détruit (ceux de Birkenau prenant sa place) et l’endroit a servi d’abri anti-aérien pour les SS. L’intérieur et la cheminée ont été recréés pour les besoins du musée d’Auschwitz, à partir d’éléments originaux.

Fours crématoires - Auschwitz I
Fours crématoires – Auschwitz I
Dispositif permettant de placer les corps dans le four crématoire - Auschwitz I
Dispositif permettant de placer les corps dans le four crématoire – Auschwitz I

Comment penser à ce dont ces murs ont été témoins, quand on est face à cette pièce de béton avec ce trou sauvage au plafond ? Comment imaginer les gens serrés les uns contre les autres, pendant qu’on déversait le gaz toxique par le toit ?

Reconstruction de la chambre à gaz à Auschwitz I
Reconstruction de la chambre à gaz à Auschwitz I

C’est sur ces images qu’il est temps pour moi de quitter Auschwitz I… On est depuis longtemps dans l’insoutenable mais Birkenau va encore plus loin.

Voilà pourquoi on ne décide pas de visiter Auschwitz par hasard

Je pense que vous comprendrez, un peu, en voyant ces images et en lisant ce récit, pourquoi il faut attendre d’être prêt pour visiter Auschwitz. Pourquoi ça vous marque et pourquoi vous revenez avec l’envie de porter cette mémoire, au nom de tous ceux qui n’ont plus la possibilité de le faire.

J’ai passé plus de 6h à Auschwitz I… sans pouvoir tout voir, tout lire, tout absorber. Le travail de documentation effectué dans ce musée est formidable : au-delà du nombre de documents rassemblés, il y a beaucoup d’explications qui essaient de mettre des mots sur l’histoire du camp de concentration. Il faudrait plusieurs jours pour vraiment tout lire.

Maintenant, je vais vous emmener ailleurs, à Auschwitz II – Birkenau. Un camp immense, indescriptible, où il faut marcher sans fin pour voir le bout…


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8 commentaires sur “Visiter Auschwitz Birkenau : cette journée inscrite dans ma mémoire

  • Famille Tout à Dire

    Quel bel article, en le lisant, je revoyais les images marquantes de ma visite d’un camp lorsque j’étais au collège. Je n’ai pas pu rentrer dans cette salle où bon nombre de personnes avait trouvé la mort. J’étais restée planté là à regarder fixement cette table et ne comprenant pas pourquoi elle m’obsédait tant. J’ai appris que c’était la table de dissection. Dans quelques années, à mon tour, j’amènerais mon enfant voir cela. Il faut pas que se l’imaginer à travers des récits, etc… Non, il faut aller voir sur place. Merci pour cet article.

    Répondre à Famille
    • Marlène

      Merci à toi, je pense que dans le cadre d’une visite scolaire, c’est primordial d’être bien préparé… C’est toute la difficulté pour les enseignants à trouver les mots face à des élèves qui n’ont pas du tout la même maturité émotionnelle, la même sensibilité. C’est aussi la responsabilité de l’enseignant de bien expliquer le contexte en amont, ce que tout le monde ne fait pas forcément. J’ai lu cet article d’une blogueuse qui raconte sa visite à Auschwitz à 17 ans et elle en parle justement.

      Répondre à Marlène
  • Cécilia

    Je dois dire que ton article ne m’a pas laissé de marbre. Comme toi je lis des livres, regarde des films, m’informe sur cette guerre, sur ces événements depuis très jeune et c’est un sujet qui a toujours laissé une trace dans ma mémoire. Étant aller à Berlin, déjà mes émotions avaient été mouvementées mais avec ton article je suis encore plus bousculée, j’ai toujours souhaité m’y rendre mais une chose est sûre, je ne me sens pas prête à affronter tout cela, ce qui peut sembler lâche face à ce que ces pauvres gens ont vécu. Merci pour cet article !

    Répondre à Cécilia
    • Marlène

      Merci Cécilia pour ton message ! Pour ma part, tu vois, je n’arrive pas à aller à Berlin pour l’instant. Comme je l’avais évoqué dans cet article, je suis pas mal « traumatisée de l’allemand et de l’Allemagne »… et incapable d’envisager un voyage à Berlin ou à Munich. Chacun découvre le monde à son rythme et avec son histoire, c’est aussi ça le voyage !

      Répondre à Marlène
  • La Fiancée de l'arbre

    Hello,

    J’ai lu méthodiquement ce long compte rendu d’Auschwitz, plus par curiosité qu’autre chose, et c’était troublant à vrai dire. Tout d’abord laisse moi te dire que j’ai beaucoup aimé la façon dont tu en parles, avec respect, conscience et beaucoup d’intelligence.

    Je me suis également rendue à Auschwitz, quand j’étais ado, au début des années 2000. Avec mes parents on était en road trip improvisé en Pologne et on passait par là, du coup on s’est dit, « et si on y allait ? » tout en ne sachant pas trop à quoi s’attendre parce qu’on a toujours fait les choses au feeling et qu’on était pas du tout préparés à ce qu’on allait y trouver. Jusqu’au dernier moment on s’est demandés si c’était une bonne idée. Je me rappelle de notre hésitation à passer le portail Arbeit macht frei.

    A l’époque, il y avait peu de touristes à Auschwitz et on a plutot fait la visite assez seuls, croisant quelques personnes par ci, par là, de temps en temps. Je me rappelle que c’était un jour de pluie, en été.

    Ce que tu décris fais écho à ce que j’ai pu ressentir là-bas, quand tu dis que tu désirais regarder chaque visage, ne pas en rater un seul pour leur rendre hommage. Vraiment, je te félicite pour ce courage, de t’être autant intéressée, investie émotionnellement, d’avoir tout lu, d’aborder les choses comme tu le fais.

    Moi je l’ai fait dans la distance. Regarder ces photos d’hommes-squelettes dénutris c’était pas facile. Je suis passée très vite dans ces couloirs. Je me rappelle avoir ressenti beaucoup de choses à Auschwitz. Malaise, horreur, profonde tristesse, colère, dégout, etc… Mais j’ai refusé d’en apprendre plus dans les détails comme tu l’as fait. Encore une fois je t’en félicite. Mais ce n’était pas constructif pour moi de le faire. Peut être parce que j’étais trop jeune, ou pas. Je ne sais pas comment je réagirais s’il me fallait y aller maintenant.
    Une chose est sure, et c’était la conclusion de mon carnet sur Auchwitz, que j’ai ressorti pour l’occasion (merci de m’avoir donné l’opportunité de me replonger dans ces souvenirs, d’ailleurs :) ) : « J’y suis allée une fois , une chose est sure, je n’y retournerai pas. »

    Avec mes parents, on était ressortis de là un peu chamboulés. Mais comme on avait su garder une distance émotionnelle assez grande on a vite enchainé avec le reste du road trip et on a pas eu le seum très longtemps. Faudrait que je leur pose la question de ce qu’il se rappellent de cette journée, d’ailleurs.

    Je pense que mon père me dirait, que bien qu’il fut bouleversé, que l’holocauste n’a pas été le seul génocide du 20ième siècle, lui même appartenant au peuple arménien, ayant enduré le même degré de souffrance, bien que différemment, la particularité étant que le génocide arménien, toujours pas reconnu par leurs bourreaux, continue de faire souffrir les arméniens.

    Au final, une dizaine d’années plus tard, ce que je retiens de cette visite à Auschwitz et ce qui m’avait le plus frappée : les monticules d’objets des détenus. Chaussures, lunettes, valises qui s’entassent comme meilleurs témoins d’une horreur indicible. Ça ça m’avait anéantie et c’est une image que je garderai toujours en tête. Ce qui m’avait fait froid dans le dos aussi, c’est le fait que Birkenau soit toujours en état de marche, qu’il suffisait de rebrancher le courant pour que tout recommence. J’avais trouvé cette symbolique aussi glaçante que significatrice. Elle en dit beaucoup sur l’homme, au final.

    Je me rappelle qu’il y avait des enfants aussi, qui venaient à Auschwitz en groupe, avec le drapeau d’Israël. J’avais trouvé ça déplacé. Montrer toutes ces horreurs à de si jeunes enfants, pour moi c’était du bourrage de crâne. J’avais moi même du mal à gérer l’impact émotionnel du lieu, comment un enfant aurait pu réagir positivement à ça avec un adulte encadrant lui pointant du doigt le fait qu’il foulait le sol du malheur de ses grands parents ?

    Mais ce qui m’avait abasourdie, c’était cette famille française rencontrée la veille dans un resto non loin de là. Des gens du Nord, clairement, dont le fils, une vingtaine d’année, était un passionné d’Auschwitz. C’était la sixième fois qu’il venait, il collectionnait les photos de camps de concentration, connaissait sur le bout des doigts les plans du camp qu’il pouvait restituer de tête et pouvait même expliquer comment faire fonctionner un four crématoire. Ça j’avais trouvé ça glauque. J’ai jamais compris si c’était par amour de la doctrine nazie ou au contraire, par défiance à cet égard.

    Mais comme tu dis, chacun porte le deuil comme il peut.

    Pour terminer j’aime beaucoup comment tu formules les choses quand tu dis qu’en ressortant de là, on devient des porteurs de mémoire. Encore merci pour ces articles.

    Répondre à La
    • Marlène

      Merci beaucoup pour ton témoignage, c’est très intéressant de voir comment d’autres ont vécu cette visite. J’avoue que j’avais, moi aussi, le « plan en tête » en y allant… à force de lire sur le sujet, on mémorise plus ou moins l’agencement des lieux. Et justement, j’ai pu constater l’écart entre ce que j’avais conçu dans ma tête, à partir de lectures et de reportages, et la réalité. Tellement plus grande, tellement plus glaçante, tellement plus marquante.

      Je pense que je pourrais y retourner. Parce que je l’ai vécu comme un énorme électrochoc qui donne soif de vivre. Parce que j’ai l’impression qu’il faut beaucoup apprendre pour pouvoir « bien transmettre ». Par exemple, on réalise là-bas à quel point on sait peu de choses sur le sort des minorités qui ont aussi souffert dans les camps. C’est un point historiquement complexe de la visite, d’ailleurs : chaque minorité bénéficie d’un block dédié… même si, historiquement, elles ont connu des situations parfois assez peu comparables.

      Concernant les enfants et le drapeau d’Israël… ma première réaction est de me dire « Comment peut-on emmener des enfants là-bas ? » C’est déjà tellement indescriptible en tant qu’adulte qu’on a du mal à imaginer comment un enfant ou un jeune ado peut faire face. Mais je me dis aussi que lorsque la Shoah décime ta famille entière, qu’elle est la réponse systématique à tes questions d’enfant sur le passé familial, il y a peut-être un stade où tu as besoin de mettre des images sur cette histoire intime.

      Pourquoi n’ai-je pas de Papi ? Pourquoi Mamie refuse-t-elle de parler de la guerre ? Et toi, Maman/Mamie, ils sont où tes parents ? Face à un enfant qui pose ces questions, on peut expliquer. Il y a même des livres conçus pour aider les parents à expliquer à leurs enfants (La Grande Peur sous les étoiles pour les 3-5 ans, Otto : Autobiographie d’un ours en peluche pour les enfants autour de 6 ans, Grand-Père et pas mal d’autres livres).

      Mais je pense que lorsque l’enfant grandit, le livre ne répond plus forcément à toutes les questions. Le voyage sur place est parfois une thérapie, aussi tragique puisse-t-elle paraître de l’extérieur… ou du moins une forme d’explication. J’ose espérer que les parents (ou enseignants) qui emmènent des enfants là-bas savent trouver les mots, mettre les choses en contexte, adapter le parcours de visite à leurs enfants.

      Concernant Israël, il y a aussi tout un contexte qu’on n’a pas en France. En France, la Shoah est abordée en classe de Troisième, donc avec des ados de 14-15 ans. En Israël, l’enseignement est très progressif et aujourd’hui, il commence dès la maternelle. Ça fait d’ailleurs partie des programmes obligatoires et ça permet d’expliquer aux enfants le pourquoi de certains événements qui ont lieu dans le pays (par exemple, chaque année au printemps, il y a Yom HaShoah, une journée de commémoration où on entend des sirènes retentir partout dans le pays ; il y a aussi des « marches des vivants »… qui sont d’ailleurs organisées à Auschwitz aussi).

      Evidemment, le contenu de l’enseignement est adapté à l’âge des enfants. Evidemment aussi, c’est controversé même chez les Israéliens car tout le monde n’est pas favorable à l’idée d’en parler si tôt. Mais l’idée retenue par le gouvernement, c’est que ça permet de mettre des mots assez tôt sur des angoisses que les enfants peuvent ressentir.

      Du coup, un enfant israélien de 12 ans par exemple n’a pas du tout le même vécu par rapport à l’histoire de la Shoah qu’un ado français/belge/suisse du même âge. Je pense que ça joue aussi… même si, clairement, ça reste TRES jeune pour voir un endroit pareil.

      Répondre à Marlène
    • La fiancée de l'arbre

      Grand merci pour cette réponse très détaillée qui me permet de réfléchir à moi aussi du coup.

      Comme tu dis c’est sur qu’en Israël il y a tout un contexte qu’il n’y a pas en France, et évidemment que ça compte. Mais le rôle d’un parent, ce n’est pas de faire en sortes que son enfant grandisse en adulte libre ? Peut-on vraiment être libre quand dès tout petit on t’inculque ça en tête ? Je me permets de dire ça parce que comme je l’ai mentionné plus haut, mon père vient d’un peuple qui a également été touché par un génocide atroce, et quand je vois ce qu’on fout dans la tête des petits arméniens à ce sujet en terme d’éducation (ce ne fut pas mon cas, heureusement j’ai été élevée 100% à la française loin de tout ça), il me semble qu’on les prive d’une certaine liberté et d’une certaine insouciance et que c’est vraiment déguelasse pour eux.

      Si quand t’es tout petit on t’explique que toute une branche de ta famille a énormément souffert et s’est fait décimer d’une manière inhumaine, est-ce que franchement on te met pas un fardeau trop tôt sur le dos en fin de compte ? Si c’était des ados c’est clair que oui, le besoin de mettre des images sur les drames, pour mieux comprendre l’histoire de sa famille serait complètement compréhensible et même recommandable.

      Pourtant cette image que j’ai gardée de petits enfants genre 5-7 ans à Birkenau, je trouve que c’est pas si différent des jeunesses hitlériennes en fin de compte, en terme de bourrage de crâne.

      Mais c’est peut être un discours de française qui n’a pas vécu tout ce malheur et qui du coup ne peut pas vraiment comprendre ?

      J’ai vu que sur ton blog culture t’avais consacré une grande partie de tes lectures à la thématique de la Shoah.
      Moi c’est un sujet qui m’intéresse mais dans lequel je n’aime pas me plonger des heures. Du coup si t’avais une seule ou alors deux-trois lectures à me conseiller sur le sujet, tu me recommanderais quoi ?

      Encore merci pour cet échange !

      Répondre à La
    • Marlène

      Difficile de choisir car les livres n’ont souvent rien en commun les uns avec les autres ! Entre un témoignage de survivant, une biographie d’un dirigeant nazi, une analyse du procès de Nuremberg ou une fiction inspirée de cette période, il y a un monde ;)

      Parmi les livres que j’ai lus récemment, j’ai beaucoup aimé La route vers la liberté de Mietek Pemper, c’est en quelque sorte « l’histoire vraie » racontée par le film La Liste de Schindler mais dans toute sa complexité et sa vérité que le cinéma a tendance à simplifier.

      Le prix Renaudot de cette année sur Mengele est glaçant car il parle de l’après, de tous ces nazis qui ont pu continuer leur vie en toute impunité. Ca fait beaucoup réfléchir à la notion de justice.

      Du côté des survivants, beaucoup de témoignages sont bouleversants : celui de Shlomo Venezia, qui faisait partie des Sonderkommando à Auschwitz, m’a marquée ; idem pour le témoignage de Filip Müller. Mais je pourrais en citer une liste interminable à vrai dire car difficile de placer un récit au-dessus d’un autre, chacun apporte une pierre à la compréhension globale de l’histoire.

      Répondre à Marlène
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